Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/855

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Russie, et en particulier sur les rapports du roi de Prusse avec l’empereur Nicolas. Nous croyons sans peine que les maximes inflexibles et les mesures impitoyables de l’autocrate n’obtiennent pas l’approbation d’un prince éclairé, humain, généreux. Toujours est-il que la visite a été courte, et qu’elle s’est passée tristement, sans fêtes, sans aucun acte qui ait pu signaler aux peuples l’intimité des deux monarques. Laissons aux diplomates le soin de cacher le fond des choses aux yeux du vulgaire. Contentons-nous de croire que la Prusse, pays de lumières et de progrès, le plus noble représentant de la puissance intellectuelle de l’Allemagne, ne peut pas, quoi qu’on fasse, être l’intime alliée de la Russie. La Prusse appartient au monde nouveau.


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M. du Sommerard, conseiller à la cour des comptes et possesseur du magnifique cabinet que tout Paris admirait à l’hôtel de Cluny, est mort la semaine passée à. Saint-Cloud, après une longue maladie. Personne n’a plus contribué, en France, à répandre et à mettre en honneur le goût des monumens du moyen-âge, et les arts et l’archéologie lui doivent la conservation d’une foule d’objets précieux qu’il a placés dans sa collection, ou dont il a fait connaître l’importance, soit au gouvernement, soit à de riches amateurs. Lorsque M. du Sommerard commençait à former son cabinet, la mode du grec, ou plutôt de ce qu’on appelait fort improprement le grec, était dans toute sa force ; on laissait périr ou l’on détruisait de gaieté de cœur les monumens des temps de barbarie, car c’est ainsi que l’on qualifiait une époque où les artistes suivaient leurs inspirations et ne copiaient personne. Il fallait alors un rare discernement et quelque courage pour l’entreprise que tentait M. du Sommerard : plus tard, il n’a plus fallu que de l’argent. Bien des gens souriaient de pitié en le voyant recueillir dans sa maison de vieux bahuts, des émaux, des ivoires, des meubles byzantins ou gothiques. Aux yeux de ces gens-là, qui depuis se sont reconnu une passion déclarée pour le moyen-âge, M. du Sommerard n’était qu’un antiquaire, ce qui, sous l’empire, voulait dire un homme ennemi du beau, entêté pour le bizarre. Sans se mettre en peine des critiques, l’antiquaire poursuivait sa tâche avec persévérance ; sa collection s’augmentait ; les artistes allaient lui demander des conseils ; des gens de lettres venaient chez lui étudier les mœurs des vieux temps ; peu à peu, le public éprouva quelque curiosité pour des monumens qu’il avait long-temps méprisés sans les connaître. M. du Sommerard faisait les honneurs de sa collection avec une complaisance et une politesse exquises. Il discutait avec les savans, donnait des explications aux ignorans, charmait tout le monde par sa bonhomie et son esprit original et malin à la manière de Rabelais, son maître. Un beau jour, il se trouva que le possesseur de l’hôtel de Cluny avait deviné la mode de son temps ; il était assiégé de visiteurs ; les banquiers et les femmes du monde ne voulurent plus se servir