Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/895

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cune faisait vibrer en elle la corde des joies maternelles. Elle applaudissait à son fils, elle se mirait en lui avec complaisance comme font les mères dans les enfans de caractère ou de génie qui leur ressemblent.

— Oui, répondait-elle, tu es un digne enfant ; tu as fait des choses grandes et difficiles ; aucun obstacle ne t’a rebuté. Tu nous a sacrifié, à nous pauvres femmes, les plus belles années de ta vie. Cela est bien, et nous sommes fières de toi.

La douce Alix, penchée sur un ouvrage de tapisserie, écoutait avec émotion ce colloque pieux. De temps à autre, elle relevait la tête et portait ses regards sur son frère avec un mélange de naïve admiration et de respect. L’artiste lui paraissait en ce moment plus beau que jamais.

Albert le sculpteur avait à peu près vingt-six ans. Il était de taille mince et élevée, de complexion en apparence délicate, et forte cependant. Ses traits maigres, mais bien dessinés, son teint d’un pâle mat, ses grands yeux noirs pleins de feu, annonçaient une nature fine et ardente, une de ces natures trempées pour les rôles d’élite. N’eût été un duvet brun assez prononcé qui ombrageait sa lèvre supérieure, son visage eût ressemblé à celui d’une femme. Bien que du peuple, il y avait dans son ovale pur et allongé quelque chose de patricien. Une distinction singulière relevait toute sa personne. Il souffrait par intervalle de palpitations de cœur, qui, trop peu graves pour mettre sa santé en péril, ajoutaient un degré de plus à l’intérêt qu’il inspirait, et communiquaient à son visage, alors plus pâle encore, je ne sais quel reflet plein de charme. Sous cette enveloppe élégante, Albert cachait beaucoup d’énergie. Sa vie à peine commencée était riche déjà en résignation éprouvée et en douleurs souffertes.

Il avait perdu fort jeune son père, sculpteur aussi, mort sur la brèche, c’est-à-dire en tombant d’un échafaudage, tandis qu’il sculptait des cariatides. À la balle catholique près, c’était juste la mort de Jean Goujon. Depuis ce temps, Albert, resté seul avec sa mère et sa sœur tout enfant, avait dû faire son chemin lui-même. La sculpture était héréditaire dans sa famille ; elle s’y était perpétuée pendant plusieurs générations, avec des alternatives d’éclat et d’obscurité. Il accepta donc cet art comme un legs. Entré dans l’atelier d’un maître indépendant, il y avait puisé tout le fonds de pratique nécessaire ; puis, se fiant à son inspiration personnelle, il avait travaillé à l’écart. Il n’avait pas voulu passer par la filière des concours. Le séjour de