Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/903

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cipe une monstruosité condamnable : le philosophe de Genève a dit là-dessus des choses sans réplique, qui resteront. Néanmoins, quel que soit mon sentiment sur le fond de la question, j’ai toujours pensé et je pense encore comme toi que, dans nos mœurs, l’homme insulté doit demander réparation de l’offense, sous peine d’un blâme public. Je ne suis pas assez considérable pour me mettre au-dessus des préjugés de mon siècle. Mais ce blâme que je reconnais mériter, et que j’infligerais moi-même à tout autre dans un cas pareil, je dois et je saurai le souffrir. Permets-moi, quant à présent, de n’en pas dire davantage… Plus tard… tu sauras…

— Tu oublies, interrompit Julien, que non-seulement tu seras blâmé pour une infraction au préjugé du duel, mais qu’en outre on t’accusera de manquer de cœur.

— Oui, je ne l’ignore pas, répondit Albert ; j’ai tout prévu. Je sais que, dans notre société mal faite, les apparences triomphent, que rarement un motif honorable est scruté à fond. Les esprits superficiels, dont le nombre est si grand, ne pénètrent guère au-delà de l’écorce des choses. Je sais qu’il y a un cercle tracé en dehors duquel il n’est point permis de se vanter d’avoir un cœur ferme. Aux yeux de bien des gens, le seul courage admissible est un courage tout matériel, fait de muscles et de nerfs, et se déployant sous des formes déterminées ; le héros de salle d’armes et le maître d’escrime en sont les personnifications accomplies. Aller sur le pré avec une certaine décision d’allure, eût-on un abîme de craintes au fond de l’ame, c’est là essentiellement montrer du courage. Celui qui, pendant quelques minutes, a le poignet assez ferme pour croiser une épée, ou l’impassibilité requise pour essuyer le feu d’un pistolet, celui-là est un homme de cœur, fût-il d’ailleurs le plus vil des hommes, eût-il manqué, à chaque jour de sa vie, à tous les devoirs de la nature et de la société, eût-il commis toutes les bassesses, toutes les félonies, toutes les lâches trahisons qui déshonorent à jamais un homme devant le tribunal de l’équité. Mais avoir enduré patiemment les rudes épreuves de la vie ; avoir lutté avec une persistance sans trêve contre les obstacles dont le champ de l’art est semé ; avoir souffert, sans se plaindre, les privations de tout genre, plutôt que de forfaire à un seul de ses devoirs ; se vouer à un labeur infatigable pour entourer de plus de bonheur la vieillesse d’une mère, la timide adolescence d’une sœur ; préférer son art pauvre, mais libre, aux servitudes d’un métier largement rétribué, ce n’est rien que cela. Lavez dans le sang l’injure d’un fat, à la bonne heure, la foule vous applaudit. Ils