Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/916

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portait jusqu’à l’horizon. La froide brise du matin vint calmer les ardeurs qu’une longue veille avait amassées à ses tempes et lui causa quelque bien-être. Il aspira avec une sorte de volupté cet éther vif et fortifiant. Le soleil ne laissait encore apercevoir qu’une partie de son disque embrasé. Albert resta quelques instans à le regarder se dégager peu à peu et monter à l’horizon. Il fût ainsi demeuré bien long-temps à jouir de ce spectacle qui avait toujours eu un grand attrait pour lui ; mais les rayons du disque de plus en plus perçans l’avertirent qu’il était temps de mettre son projet à exécution. Ce jour-là avait été marqué par lui comme le terme fatal ; il lui fallait profiter des derniers instans pendant lesquels sa mère et sa sœur étaient encore endormies. En quittant la fenêtre, il porta sa vue sur un point du zénith que le soleil devait atteindre dans une heure, et il l’y arrêta comme pour anticiper sur un moment du jour qu’il ne devait pas voir s’accomplir.

Albert pouvait choisir entre les divers genres de mort dont les malheureux ont coutume d’user pour se débarrasser d’une vie qui leur pèse. Au fond d’un secrétaire gisaient une paire de pistolets et un stylet, armes peu élégantes, peu riches, point ciselées ni damasquinées, mais très suffisantes pour l’objet qu’elles devaient remplir. Tout à côté une petite fiole renfermait un composé chimique d’une grande énergie. Albert n’avait pas à délibérer sur ce point. Ce n’était pas une résolution furieuse ou prise à la légère que la sienne. Il ne s’agissait pas non plus d’une de ces pensées romanesques qui veulent se couronner par un dénouement d’éclat. Son action était une action raisonnée, nécessaire ; il fallait donc qu’elle s’accomplît avec une impassibilité digne. Albert ne voulut point se faire sauter la cervelle comme un fou désespéré, ni boire le poison à l’instar d’un amoureux transi. Il lui eût répugné de se plonger dans quelque mare d’eau comme un homme ruiné au jeu. Tout ce qui était fracas ou prétention lui déplaisait également. À quoi bon ajouter au tragique du fait le bruit incommode d’une détonation qui attire les passans ? Pourquoi mettre du désordre dans un acte esssentiellement réfléchi ? Il pensa que le plus simple était le meilleur. Il prit donc son stylet, s’étendit sur son lit, et s’enfonça résolument dans le cœur le fer acéré.

Une heure après, Julien arrivait, selon sa promesse de la veille. Il trouva la mère et la sœur de l’artiste debout. Après quelques instans de causerie, tous trois, surpris de ne pas voir paraître Albert, d’or-