Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/923

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trations étrangères qui traversaient Milan. C’est chez lui que Pellico connut Mme de Staël et Schlegel, Dawis, Brougham, Hobbouse, Thorwaldsen, et surtout Byron, « ce génie surprenant, dit-il, qui s’accoutuma si malheureusement à diviniser tantôt la vertu, tantôt le vice, tantôt la vérité, tantôt l’erreur, mais qui pourtant était tourmenté d’une soif ardente et de vérité et de vertu [1]. » Ce jugement, porté bien des années après la mort de Byron et depuis la conversion de Silvio, est suivi de quelques détails sur le poète anglais qui méritent d’être rapportés ici. « L’irascible mais généreux Byron me disait n’avoir qu’un moyen de se préserver de la misanthropie : c’était de fixer son esprit sur les grands hommes de l’histoire. Le premier, poursuivait-il, qui me revient à l’esprit est toujours Moïse, Moïse qui relève un peuple avili, qui le sauve de l’opprobre, de l’idolâtrie, de la servitude, qui lui dicte une loi pleine de sagesse, admirable lien entre la religion des patriarches et la religion des temps civilisés, qui est l’Évangile. La Providence se servit des vertus et des instructions de Moïse pour susciter chez ce peuple de grands hommes d’état, de grands guerriers, de grands citoyens, de saints apôtres de la justice appelés à prophétiser la chute des superbes, des hypocrites, et la civilisation future de toutes les nations. Lorsque je songe à quelques grands hommes, et surtout à mon Moïse, je répète toujours avec enthousiasme ce vers sublime de Dante :

Che di vederli, in me stesso m’ esalto [2] !

Je reprends alors bonne opinion de cette chair d’Adam et des esprits qu’elle porte. » On sait que Pellico avait traduit Manfred, et que Byron lui avait rendu le compliment en traduisant Francesca.

Certes, on ne pouvait vivre dans une société plus distinguée que celle où se trouvait Pellico ; il touchait à tous les pays par ce que chacun d’eux avait de plus illustre : l’Allemagne, l’Angleterre, la France, passaient tour à tour devant lui. L’Italie elle-même était dignement représentée dans ce haut congrès des intelligences. Romagnosi, Gioja, Manzoni, Berchet, Grossi, y apportaient leur tribut, sans parler des hommes politiques qui, comme Confalonieri, préparaient ou rêvaient des jours meilleurs. La réunion de tant d’esprits d’élite inspira à Pellico l’idée d’un journal qui leur servît de lien et qui fût comme le rendez-vous commun des artistes et des penseurs

  1. Dei Doveri degli Uomini, cap. IV.
  2. « Combien en les contemplant je m’exalte moi-même ! »