Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/954

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Ces pauvres gueux, pleins de bonadventures,
Ne portent rien que des choses futures,


les bohémiens nous apparaissent à pied, à cheval ou en charrette. Le tableau est des plus piquans. Les chevaux donnent l’idée du cheval de l’Apocalypse ; les hommes sont coiffés de chapeaux hyperboliques, les femmes ne sont guère vêtues que de choses futures, les enfans se drapent dans des lambeaux ; ils sont en grand nombre ; pas une mère qui n’en ait un à chaque main, un sur le dos, et un par-devant. La bande est conduite par un jeune gaillard pas trop mal équipé : feutre à larges bords, cheveux retombant en boucles, pourpoint beaucoup trop tailladé, lance sur l’épaule, coutelas d’un côté, carabine de l’autre, enfin chausses qui balaient la poussière. Le jeune bandit est suivi de deux chancelantes haquenées partant chacune femme et enfans, l’un à la mamelle, l’autre à peine sevré, mais déjà bravement en croupe. A la queue du cheval, un saint homme de brigand habillé de la défroque d’un moine, et deux enfans qui vont de compagnie. Le premier est vêtu d’un costume qui vaut bien la peine d’être décrit : pour chapeau une marmite dont l’anse lui fait un collier, pour canne un tourne-broche, pour habit un panier, pour haut-de-chausses un gril, si bien qu’un jour de mauvaise cuisine les bohémiens pouvaient allumer l’enfant. Vient ensuite le cheval et la charrette. Un bohémien d’un âge mûr, comme il convient pour guider un cheval si fougueux, est gravement assis sur le bât ; d’une main, il se tient au collier, il lève un fouet redoutable. Il porte sur le dos un petit baril de vin ou de liqueurs qu’il a bien raison de ne confier qu’à lui-même. Sur ce baril, un coq apprivoisé chante et domine la scène de sa crête et de son panache. Dans la charrette se rencontrent pêle-mêle un homme armé d’une lance, une femme qui allaite un enfant, d’autres enfans qui animent le cheval, des ustensiles de cuisine, un chat, un chien, des poules égorgées. Un âne suit la charrette, portant, comme les chevaux, une mère et son enfant à la mamelle. De chaque côté de la charrette encore des enfans, toujours des enfans, qui sont déjà des bohémiens, car ils se montrent avec orgueil des poules et des canards volés sur la route. Enfin la caravane est gardée sur les derrières par un bohémien hardiment taillé qui porte un agneau sur son bras, un mouton en bandoulière, et une formidable carabine sur l’épaule. Toutes les figures ont bien la physionomie de leur rôle. Les hommes sont sauvages, la maternité donne aux femmes un doux air de mélancolie, les enfans sont insolens et burlesques, l’âne et les