Page:Revue des Deux Mondes - 1842 - tome 31.djvu/973

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et fantasque. Quel que soit son déguisement, il étonne toujours. Sa manière est très précise de dessin et très finie de gravure ; aussi il exprime sans nulle confusion les mille actions tourbillonnantes des foires, des sièges, des camps, des spectacles. Il lui fallait, pour bien faire, peu de place et beaucoup de personnages, car en deux traits il créait une scène, un caractère, une physionomie. Selon le révérend père dom Calmet, « il est telle gravure de Callot où l’on peut, sous un écu de six francs, cacher cinq à six lieues de pays et une inconcevable multitude de figures toutes en action. » Jamais, en si peu d’espace, on n’a eu tant de feu, d’esprit, de finesse et de charme ; jamais on n’a été plus pittoresque. Salvator Rosa lui-même, dans ses eaux-fortes, ne surpasse pas le pittoresque du graveur lorrain. Toutefois, malgré sa merveilleuse adresse, Callot ne frappe pas toujours juste ; il vous éblouit, mais ne vous convainc pas. Il a surtout l’art de saisir et de surprendre ; une fois qu’il vous tient sous le charme d’une gravure, il ne vous lâche pas que vous n’ayez vu et revu la moitié de toutes ses magiques créations, je dis la moitié, car on ne peut jamais tout voir.

Il s’est rencontré un sculpteur sur bois, un bon bourgeois de Nancy, Laurent Mannoyse, qui a mis en relief la plupart des grotesques de Callot. L’œuvre de cet excellent figuriste était des plus curieux et des plus variés. Ses grotesques ont paré la cheminée et le bahut de nos pères. Ces figurines, dit au dernier siècle le cordelier F. Husson, auteur d’un éloge de Callot, remplacent avec agrément, sur les cheminées de Paris comme à Nancy, les magots de la Chine. On citait ces mendians comme de petites merveilles. Le temps a tout éparpillé, tout mutilé, tout détruit ; il ne nous est resté que le nom de l’artiste.

Venu après Albert Dürer et avant Rembrandt, Callot, malgré tout son génie, s’efface un peu entre ces deux grands maîtres en l’art de peindre et de graver. Albert Dürer est une imagination tout allemande, il est pur, il est simple, il est naïf jusqu’au sublime ; il dédaigne l’esprit et la manière ; il lui manque l’idéal du beau, mais il caresse avec amour l’idéal de l’expression. Le sentiment est son génie, la forme lui fait souvent défaut. Il copie la nature qu’il a sous les yeux, comme fait Callot ; mais Albert Dürer, s’élevant à la plus haute mission de l’art, ennoblit ses modèles par la grandeur des sujets. Callot, plus amoureux de la forme, se contente de faire jouer à son monde sa comédie fantasque. Le premier nous touche et nous fait rêver ; le second, avec toute sa grace piquante, son esprit original, son joli contour, nous éblouit et nous amuse. Raphaël, voyant les gravures