Page:Revue des Deux Mondes - 1843 - tome 2.djvu/494

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ce serait une détestable opération que de faire disparaître une culture qui élève d’une manière notable, aux lieux où elle est établie, les impôts de consommation, et ajoute une valeur de 50 millions au revenu territorial de la France. En vain prétendra-t-on que ce n’est pas là une extension réelle de la richesse publique, puisque cette culture, si elle venait à disparaître, serait remplacée par des assolemens aussi avantageux. Pour que ce raisonnement fût exact, il faudrait supposer que la culture de la betterave a restreint en quelque chose celles des autres produits, lorsqu’elle ne fait tout au plus que les déplacer. La suppression de la betterave serait donc une diminution évidente dans la somme totale de la production nationale. C’est ainsi que toute l’Europe, moins l’Angleterre, a jugé la question, puisque tous les états, depuis la Belgique et l’union allemande jusqu’à la Russie, encouragent par des tarifs protecteurs la sucrerie indigène. Ces états, il est vrai, n’ont pas de colonies sucrières, mais ils sont, comme nous, en mesure de choisir, en pleine connaissance de cause et en toute liberté, entre le sucre indigène et le sucre étranger, entre l’intérêt de leur agriculture et celui de leur commerce d’exportation, et ils n’hésitent pas à préférer le premier au second. Qui ne voit d’ailleurs qu’il y a là une question politique du premier ordre, et qu’en cas de guerre maritime, la France ne peut accepter une situation de dépendance dont s’affranchissent à l’envi tous les états continentaux qui l’entourent ?

Quant au mode de coexistence des deux industries et aux conditions de cette coexistence elle-même, ils sortiront des débats où les deux fractions de la commission interviendront tour à tour. Mais dès à présent on peut affirmer que la chambre ne détruira pas une industrie chère à la nation, et que les spéculateurs qui ont acheté des sucreries en faillite à un taux plus élevé que des usines en plein rapport en seront pour leurs frais, qu’une imprudente indemnité ne viendra pas couvrir.

La loi des sucres sera précédée d’un débat auquel se mêleront des passions plus ardentes. Dans les premiers jours de ce mois s’ouvrira la discussion sur l’enquête électorale. On sait que la commission conclut à l’annulation d’une seule élection, celle du député de Langres. Aucune difficulté ne paraît devoir s’élever dans la chambre sur ce point, et le ministère lui-même est disposé à y adhérer ; mais on ajoute que, pour contrebalancer l’effet de cette exclusion donnée à un membre de la majorité, on tentera de grands efforts pour obtenir l’annulation de l’élection d’Embrun, que la commission propose de valider. Jusqu’à la publication des nombreuses pièces annexées au rapport, il est impossible d’apprécier la nature et la gravité des faits sur lesquels s’appuient les décisions de la commission d’enquête. Toutefois ce que nous ne saurions admettre, ce que nous considérerions comme une imputation calomnieuse, ce serait la pensée politique qui présiderait aux décisions de la chambre. En pareille matière, et lorsqu’il s’agit de l’honneur de ses membres, l’assemblée juge en grand jury d’équité ; elle doit rendre soit arrêt en honneur et en conscience, et elle manquerait à tous ses devoirs, si elle se