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Patience, modération, fermeté, tolérance, mais aussi vigilance et prévoyance, voilà ce que le protecteur recommande à son fils ; il prêche d’exemple d’ailleurs, et amnistie tous ceux qu’il peut sauver sans péril pour lui-même et le pays. Un charmant poète, que le capitaine Hayne lui amena, Cleveland, celui qui avait composé tant de vers satiriques contre les puritains et Cromwell lui-même, esprit brillant et ingénieux, le Tyrtée de son parti, lui dut la vie. Une petite édition de ses œuvres (la vingtième), que j’ai sous les yeux, a roulé sans doute dans la poche de quelque cavalier, du champ de bataille à la taverne, entre Worcester et Edgehill. Ce pauvre poète est « bien déchu » en 1655, « bien vieilli, mais toujours élégant ; » il se cache à Norwich chez un gentilhomme auquel il apprend la littérature « pour trente louis par an, » seule pitance qui reste à cet ancien élève de Cambridge, avocat spirituel, plus royaliste que le roi et plus célèbre alors que Milton. De sa muse, tantôt érotique et tantôt grossière, provenait la chanson célèbre que les cavaliers avaient si souvent répétée dans leurs marches :

En avant, chenapans bibliques !
Gredins bénis, montrez du cœur !
Anglais, cavaliers, catholiques,
Fuiront à votre seule odeur, etc., etc.

Le chef de ces « chenapans bénis, » David Lesley, avait fait Cleveland prisonnier à Newark, et, au lieu de lui décerner la couronne du martyre, il l’avait renvoyé avec ces mots : « Laissez aller le pauvre diable, et qu’il débite ailleurs ses chansons ! » Cromwell en fit autant et ne fut pas moins magnanime que Lesley.

Les anabaptistes, les papistes, les conspirateurs à surveiller, Blake, Montaigu et les amiraux à diriger, les protestans piémontais à protéger, n’empêchent pas le protecteur d’établir l’ordre dans ses finances, de vendre et d’acheter, de mettre ses propriétés en état comme du temps où il demeurait à Saint-Yves. Il veut vendre le domaine de Newhall, et il écrit à son fils Richard comme à son héritier :


À mon bon fils Richard Cromwell, écuyer, à Hursley, cette lettre.

« Whiteball, 29 mai 1656.

« MON FILS,

« Vous savez qu’il y a toujours eu chez nous un désir de vendre Newhall, parce que depuis quatre ans il n’a rapporté que peu ou point de revenu, et je ne vous ai jamais entendu dire qu’il vous plût comme manoir.

« Il paraît que l’on peut trouver un acquéreur qui en donnera 18,000 livres