Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 14.djvu/622

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aquilin comme celui des empereurs romains qui ont fait empoisonner ; ses yeux noirs et caves, enkystés dans l’orbite, rayonnaient d’une douceur cruelle et d’un calme à faire trembler ; ses longues joues ravinées allaient se perdre dans le cordon de barbe qui partait de son oreille et se terminait à son menton pointu comme son nez d’aigle, si jamais aigle a eu un pareil bec ; sa moustache coulait dans sa barbe en recouvrant sa bouche, pas assez cependant pour empêcher de voir saillir la lèvre supérieure, beaucoup plus avancée que la lèvre inférieure, et cette conformation lui prêtait l’aspect d’une bête fauve qui se lèche après avoir dévoré sa proie. La plus haute et la plus souveraine intelligence jaillissait de tous les points de cette tête, dont on peut voir l’image terrible au cabinet des estampes. Un triangle dont le sommet serait en bas, et dont la base, par conséquent, formerait le crâne, rendrait, selon nous, avec quelque vérité, la coupe fine, géométrique, mais atroce, de cette tête renflée derrière pour fuir en talus et avec rapidité vers un cou long et maigre, thermomètre infaillible d’un cœur froid et sec. La royauté et l’effroi brillaient mélancoliquement sur ce type de race, figure grande et sinistre avec laquelle on pourrait faire une hache ou un duc de Guise.

C’est dans ces dernières campagnes d’Italie que le brave des Adrets fit connaissance d’un aventurier de son pays nommé La Coche, ou plutôt le capitaine La Coche. C’était un de ces hommes que les militaires connaissent et distinguent à la première vue. D’où viennent-ils ? Nul ne le sait. Quel âge ont-ils ? Personne ne peut le dire. Depuis quand sont-ils capitaines ? Qui serait assez fort pour répondre à une pareille question ? Qu’ont-ils fait pour obtenir ce titre de capitaine ? Ne cherchez pas, vous ne trouveriez jamais. Ils sont capitaines, ils ont été capitaines, et ils mourront capitaines, voilà tout. Le capitaine La Coche, l’ami du baron des Adrets, était le capitaine le plus petit, non-seulement parmi les capitaines, mais parmi les soldats, défaut bien plus choquant autrefois, lorsque la taille marquait presque le rang à l’armée. Il excitait le rire avec sa lourde cuirasse sur son corps trapu, ramassé en boule, et son casque posé sur sa petite tête vive, charnue, percée à la vrille de deux petits yeux d’écureuil, un peu rouges, très cyniques. Il avait le nez gros, renflé, et qui produisait un bruit de trompette lorsqu’il se mouchait, ce qu’il ne manquait jamais de faire au plus fort du combat, du pillage ou du meurtre. « Le capitaine La Coche se mouche ; » cela signifiait que l’action, chauffait. Son menton affectait la forme ronde, lustrée et rose de la tomate, et contribuait, par son renflement fendu au milieu, à la joyeuseté de son visage gras et plein, aimable au possible. Sa tête était dans son cou, son cou dans ses épaules, et ses épaules d’Atlas écartaient les écailles de sa cuirasse, lorsqu’il s’amusait à repousser intérieurement son haleine pour faire, comme on dit, le fort.