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maintenant je m’aperçois de mon erreur, tu ne lui ressembles pas : tu es bonne et douce, toi… mais l’autre… Mon Dieu, que vois-je ? suis-je bien éveillé ?

LE FANTOME.

Tu m’as trahi. (Il disparaît.)

LE MARI.

Qu’elle soit à jamais maudite, cette heure où j’ai pris une femme, où j’ai abandonné l’amante de mes jeunes années, la pensée de mes pensées, l’ame de mon ame !

LA FEMME, se réveillant.

Qu’y a-t-il ? serait-ce déjà le jour ? le carrosse nous attend-il ? n’est-ce pas aujourd’hui que nous devons aller faire des emplettes ?

LE MARI.

Il fait nuit sombre, dors, dors profondément.

LA FEMME.

Tu es peut-être malade, je vais me lever pour te donner de l’éther.

LE MARI.

Dors.

LA FEMME.

Cher ami, dis-moi ce que tu as, le son de ta voix m’effraie, sur tes joues l’on dirait des symptômes de fièvre.

LE MARI, se levant.

J’ai besoin d’air, j’ai besoin de respirer, reste… Mon Dieu ! reste, ne te lève point. (Il sort.)

Derrière le mur de l’église, un jardin éclairé par la lune.
LE MARI.

Depuis le jour de mon mariage, je n’ai fait que manger et dormir ; j’ai vécu de la vie des oisifs, j’ai dormi du sommeil des manufacturiers allemands, et je ne sais comment l’univers s’est fait autour de moi dormant à mon image ; j’ai visité mes pareils, j’ai parcouru les magasins, les boutiques ; j’ai cherché une nourrice pour un enfant qui va me naître… (Minuit sonne à la tour de l’église.) Jadis, à cette heure, je montais sur mon trône. A moi ! à moi ! mes anciens royaumes, si peuplés, si pleins de vie et de mouvement, si obéissans aux ordres de ma pensée ! (Il marche agitant convulsivement les bras.) Dieu ! toi qui as consacré les liens de deux êtres, as-tu réellement dit que rien ne pouvait les rompre, ces liens, lors même que les deux ames, après un choc violent, s’en vont chacune de son côté, ne laissant sur la terre qu’un couple de cadavres ?

Te voilà près de moi, oui, je te reconnais, ô chérie ! prends-moi avec toi, et, si tu n’es qu’une illusion, si tu n’es que ma propre invention, être fantastique et sans réalité, rêve de mes pensées, enfant sorti de mes entrailles, enfant qui viens tenter ton père, que moi aussi je devienne illusion et fumée pour vivre de ta vie !… Je suis toujours à toi, je t’appartiens.

LE FANTOME.

Souviens-toi de ce que tu dis. N’importe le jour où je viendrai te chercher, me suivras-tu ?