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Celle à qui j’ai promis la fidélité et le bonheur, je l’ai jetée de son vivant dans un séjour de damnés. J’ai détruit tout ce à quoi j’ai touché, et je me détruirai moi-même. L’enfer m’a-t-il vomi pour que je sois son image sur la terre ?

Sur quel oreiller reposera-t-elle aujourd’hui sa tête ? Qu’est-ce qu’elle entendra maintenant ? Des hurlemens affreux, terribles. Ce front toujours si calme, si serein, qui souriait à tout le monde, ce front est obscurci. Sa pensée, elle l’a envoyée dans les déserts à ma recherche.

UNE VOIX, d’un ton d’ironie.

C’est sans doute là un drame que tu composes [1] ?

LE COMTE.

Ah ! encore la voix de Satan qui me parle ! (Il court vers la porte et l’ouvre violemment.) Sellez mon cheval tartare ; attachez-y mon manteau, mes pistolets.

Maison de fous dans une contrée montagneuse. — Des jardins autour de la maison.
LA FEMME DU MÉDECIN, portant un trousseau de clés.

Vous êtes probablement, monsieur, un cousin de Mme la comtesse ? .

LE COMTE.

Je suis l’ami de son mari, et je viens de sa part.

LA FEMME DU MÉDECIN.

Il n’y a pas grand espoir de pouvoir guérir Mme la comtesse ; du reste, mon mari est absent pour le moment, et, s’il eût été ici, mieux que moi il aurait pu vous expliquer son genre de folie. C’est avant-hier qu’on l’a amenée, dans un état vraiment effrayant. (S’essuyant la figure.) Ah ! quelle chaleur ! Nous avons ici beaucoup de malades, mais aucune n’est si gravement malade qu’elle. Croiriez-vous bien, monsieur, que cet établissement nous coûte près de deux cent mille florins ? Voyez donc quelle vue superbe l’on a sur les montagnes ! Mais vous êtes peut-être impatient de voir madame ? Dites-moi, est-ce vrai, ce que l’on raconte, que le mari s’est fait enlever la nuit par une femme ? Dites-le-moi, je vous prie.

Une chambre. — Fenêtre grillée. — Un lit. — La femme étendue sur le canapé.
LE COMTE, entrant.

Je désire rester seul avec elle.

LA FEMME DU MÉDECIN, derrière la porte.

Je ne sais si je dois accéder à cette demande… car mon mari se fâcherait si…

LE COMTE.

Je veux être seul ; laissez-moi, vous dis-je.

(Il ferme la porte et s’avance vers sa femme.)

UNE VOIX D’EN HAUT.

Vous avez enchaîné votre Dieu ; vous avez crucifié Jésus-Christ.

  1. Cette voix ironique et mystérieuse rappelle vivement la pensée du poète. Le comte est partout fidèle à son caractère ; c’est un homme chez qui l’imagination a tué le cœur ; tout lui devient prétexte à poésie, même les malheurs domestiques, et, quand il déplore la fuite de sa femme, c’est encore un drame qu’il compose.