Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 16.djvu/44

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


d’incrustées. N’est-ce pas le célèbre Bianchetti [1], aujourd’hui condottiere des peuples, comme jadis il a été condottiere des princes et des gouvernemens ?

LE NÉOPHYTE.

C’est le même, monsieur le Comte, arrivé chez nous depuis une semaine.

LE COMTE.

Qui vous rend si pensif, général ?

BIANCHETTI.

Citoyen, regardez là-bas, au bout de cette allée de platanes ; regardez bien, et vous allez apercevoir un château sur la montagne. A l’aide de ma lunette, je vois parfaitement les murailles, les remparts et quatre bastions.

LE COMTE.

Il sera difficile à prendre.

BIANCHETTI.

Mille millions de rois ! on peut l’entourer, creuser des souterrains, des galeries couvertes, et…

LE NÉOPHYTE, lui faisant signe des yeux.

Citoyen général.

LE COMTE.

Sens-tu sous mon manteau la détente de mon pistolet ?

LE NÉOPHYTE, à part.

Aïe ! Aïe ! (Haut.) Et comment avez-vous arrangé cela, général ?

BIANCHETTI, pensif.

Quoique vous soyez mes frères par la liberté, vous ne l’êtes point par le génie. Après la victoire, chacun connaîtra mes plans. (Il s’en va.)

LE COMTE, au néophyte.

Je vous conseille de le tuer, celui-là, car c’est ainsi que commence une aristocratie.

UN OUVRIER.

Malédiction ! malédiction !

LE COMTE.

Que fais-tu sous cet arbre, pauvre homme ? Pourquoi tes yeux sont-ils troublés et hagards ?

L’OUVRIER.

Anathème sur les marchands, sur les directeurs de fabriques ! Mes plus belles années, les années pendant lesquelles les autres aiment les jeunes filles et font l’amour, se battent sur le champ de bataille ou naviguent sur les mers, je les ai passées, moi, dans une affreuse cahute, près d’un atelier de soieries.

LE COMTE.

Vide donc cette coupe, que tu tiens dans tes mains.

L’OUVRIER.

Je n’ai plus de forces pour la porter à mes lèvres. C’est à peine si j’ai pu me

  1. Bianchetti est le type de ces guerriers cosmopolites qui portent leur épée au service de toutes les causes, toujours prêts à passer dans le parti qui servira le mieux leurs intérêts. Tous les pays en révolution, et la Pologne surtout, ont connu de ces aventuriers militaires.