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traîner jusqu’ici. Pour moi, le jour de la liberté a fini de luire. Anathème aux marchands qui vendent la soie, et aux seigneurs qui la portent ! Anathème ! anathème ! (Il meurt.)

LE NÉOPHYTE.

Quel hideux cadavre !

LE COMTE.

Poltron de la liberté, citoyen néophyte, regarde maintenant cette tête sans vie, que les rayons sanglans du soleil couchant éclairent encore. Que sont à présent pour lui vos grands mots, vos promesses, votre égalité ? Voilà le bonheur et la perfection du genre humain !

LE NÉOPHYTE, à part.

Que tu crèves bientôt aussi, toi ! et que ton corps, déchiré par morceaux, serve de pâture aux chiens ! (haut.) Laissez-moi aller maintenant ; il faut que je rende compte de mon message.

LE COMTE.

Tu diras que, te croyant un espion, je t’ai retenu. Mais les échos du festin s’affaiblissent et s’éteignent. Nous n’avons plus devant nous que des sapins et des pins qu’enveloppent déjà les ombres de la nuit.

LE NÉOPHYTE.

Des nuages, là-bas, s’amoncellent et passent lentement au-dessus des arbres, un orage semble se préparer ; vous feriez bien de retourner près de vos gens, qui depuis long temps vous attendent dans le val de Saint-Ignace.

LE COMTE.

Tu t’inquiètes pour moi mal à propos, mon cher juif. Retournons. Je veux encore de nuit voir les citoyens.

VOIX ENTRE LES ARBRES.

Fils de Cham [1], dis bonsoir au vieux soleil.

VOIX A DROITE.

A ta santé, notre ancien ennemi, toi qui nous poussais au travail et à la fatigue ! Demain, à ton lever, tu trouveras tes esclaves buvant et mangeant à côté de la viande et des tonneaux. A présent, va-t’en au diable, coupe maudite !

LE NÉOPHYTE.

Voici une bande de paysans.

LE COMTE.

Tu as beau faire, tu ne t’échapperas pas. Reste derrière cet arbre et sois muet.

CHOEUR DES PAYSANS.

En avant ! en avant ! courons sous les tentes rejoindre nos frères. En avant ! en avant ! courons dormir à l’ombre de ces pins. Là, nous causerons en paix ; là, les filles nous attendent ; là, il y a des bœufs tués, les anciens attelages des charrues nous attendent pour les manger.

UNE VOIX.

J’ai beau le traîner, le tirer, il résiste, il se fâche. Marche donc, marche.

  1. La race de Cham a toujours passé, on le sait, pour une race déshéritée. Les seigneurs appelaient leurs vassaux fils de Cham. Le poète nous montre ici des paysans révoltés qui rappellent à un gentilhomme devenu leur captif l’injure qu’il leur a si peu épargnée.