Page:Revue des Deux Mondes - 1846 - tome 16.djvu/47

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Sous mes pieds, je sens craquer des morceaux de vitres et de glaces. Que vois-je dans l’ombre ? Mais de nouveau tout est noir. Ah ! ce sont des arcades écroulées, des grilles tordues, ployées, renversées. Des ruines partout ! Un reflet de lumière me montre un guerrier dormant couché sur la moitié d’une tombe. Où suis-je donc, juif ?

LE NÉOPHYTE.

Pendant quarante jours et quarante nuits, nos gens ont beaucoup travaillé. Ils viennent de détruire là la dernière église ; nous traversons maintenant le cimetière.

LE COMTE.

Vos chants, hommes nouveaux, résonnent amèrement à mes oreilles. Devant moi, derrière moi, à mes côtés, passent et repassent des ombres noires et des lueurs étranges. Poussées par les vents, ces ombres se promènent sur la foule comme des esprits vivans.

UN PASSANT.

Au nom de la liberté, je vous salue.

UN AUTRE.

Par la mort des seigneurs, je vous salue.

UN TROISIÈME.

Pourquoi donc ne vous dépêchez-vous pas ? Les prêtres de la liberté ont déjà là-bas entonné leurs chants.

LE NÉOPHYTE.

Impossible de reculer maintenant ; il nous faut avancer ; de tous côtés l’on nous pousse.

LE COMTE.

Quel est ce jeune homme debout sur les décombres d’un autel ? A ses pieds, trois feux sont allumés. Au milieu des nuages de fumée, sa figure se détache, éclairée par des reflets rougeâtres ; sa voix ressemble à celle d’un fou.

LE NÉOPHYTE.

C’est Léonard, le prophète inspiré de la liberté [1]. Autour de lui sont nos prêtres : philosophes, poètes, artistes, puis leurs filles et leurs amantes.

LE COMTE.

Ah ! c’est là votre aristocratie ? Montre-moi donc maintenant celui qui t’a envoyé près de moi.

LE NÉOPHYTE.

Je ne le vois pas ici.

LÉONARD.

Que mes lèvres embrasées se posent sur ses lèvres, que nos bras voluptueusement l’étreignent, cette fille belle, indépendante et libre, nue, avant mis bas tous vêtemens, tous préjugés ; cette fille, mon amante, choisie parmi les filles de la liberté !

  1. Dans Léonard est personnifiée l’impuissance de l’homme qui veut fonder par lui-même une religion. Le culte qu’il prêche est un monstrueux chaos. Il est permis de croire que le poète a voulu réunir dans cette figure des traits communs à plusieurs utopistes modernes. Dans la femme libre que Léonard presse dans ses bras on reconnaît un des rêves du saint-simonisme.