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LE COMTE.

Puisse le ciel te confondre avec ta pitié ! Je te connais aussi, toi et ton monde ; j’ai visité pendant la nuit ton camp ; j’ai vu la danse des fous de cette foule dont les têtes te servent de marchepied. J’y ai reconnu tous les crimes du vieux inonde habillés à neuf ; entonnant une chanson nouvelle, nais qui finira par ce refrain séculaire : De la chair, de l’or et du sang ! Mais tu n’y étais pas, tu ne daignais pas descendre au milieu de tes enfans, car tu les méprises du fond de ton ame. Quelques momens encore, et, si tu ne deviens fou, tu te mépriseras toi-même. (Il s’asseoit sous ses armoiries.),

PANCRACE.

Mon monde n’est pas encore développé dans la réalité, c’est vrai. Ce géant n’a pas encore atteint le terme de sa croissance, il a besoin de nourriture, de bien-être ; mais les temps viendront où ce monde aura la conscience de soi-même, où il dira : Je suis, et il n’y aura pas dans l’univers entier d’autre voix en état de répondre : Je suis aussi.

LE COMTE.

Et ensuite ?

PANCRACE.

De la race que je représente ici, que je personnifie dans ma propre force, il naîtra une autre race, la dernière, la plus grande et la plus forte. La terre n’a encore jamais vu de tels hommes. Ils seront libres, ils seront les maîtres du globe, qui lui-même ne formera qu’une ville florissante, une maison de bonheur, un atelier d’industrie et de richesse.

LE COMTE.

Ta voix ment, et c’est en vain que ta figure immobile et pâle s’efforce de singer l’inspiration. Tu en es incapable.

PANCRACE.

Ne m’interromps pas, car des milliers d’hommes nie demandaient à genoux de ces paroles, et j’en ai été avare.

Alors dans ce monde d’avenir résidera un dieu qui ne mourra plus, un dieu que les siècles, à force de labeur et de souffrance, finiront par dévoiler, un dieu arraché du ciel par ses enfans qu’il avait dispersés sur la terre, qui ont grandi et qui ont droit à la possession de la vérité. Le dieu de l’humanité va se révéler.

LE COMTE.

Il y a des siècles que ce dieu s’est révélé à nous, et l’humanité est déjà sauvée par lui.

PANCRACE.

Qu’il se réjouisse donc d’un pareil salut apporté aux hommes, de la misère de deux mille ans qui se sont écoulés depuis qu’il est mort sur la croix !

LE COMTE.

Blasphémateur, j’ai vu cette croix, je l’ai vue au centre de la vieille Rome, de l’éternelle Rome, sur les débris d’une puissance plus grande que la tienne, et des centaines de têtes de dieux tels que les tiens gisaient tout autour dans la poussière, meurtris et foulés aux pieds, n’osant pas lever leurs yeux vers le Christ. Et lui, il était debout sur les hauteurs, ses saints bras étendus vers l’orient et vers l’occident, son front sacré noyé dans les feux du soleil, et l’on voyait bien que c’était lui le Seigneur du monde.