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PANCRACE.

Histoire à dormir debout ! vieux conte vide comme le claquement de ces vieilles armures ! (Il secoue un trophée de vieilles armures.) Mais je lis dans tes pensées ; écoute-moi : si tu es capable de t’élancer dans l’infini, si tu aimes la vérité et que tu la cherches sincèrement, si tu te sens créé à l’image de l’humanité et non pas à l’image d’un comte, écoute : ne laisse pas passer ce moment de salut. Je te parle pour la dernière fois. Si tu es ce que tu me parais être, lève-toi, quitte cette maison et suis-moi.

LE COMTE.

Frère cadet du vieux serpent ! (Il se lève et se promène. A lui-même.) Non, ce sont des rêves qui ne pourront jamais se réaliser. Le premier homme est mort dans le désert ; nous ne rentrerons plus au paradis.

PANCRACE, à part.

J’ai touché au défaut de la cuirasse ; j’ai fait vibrer le nerf de la poésie, le nerf le plus sensible de son cœur.

LE COMTE.

Le progrès, le bonheur de l’humanité, moi aussi j’y croyais ! — Ah ! prenez ma tête pourvu que… mais non, c’en est fait ! Il y a des siècles, il n’y a que cent ans peut-être, par un mutuel accord… mais aujourd’hui toute transaction est impossible, je le sens… Il faut s’égorger mutuellement, car il ne s’agit plus désormais pour vous que d’un changement de castes.

PANCRACE.

Malheur aux vaincus ! répétez le cri : Malheur aux vaincus ! et soyez avec nous des vainqueurs !

LE COMTE.

As-tu si bien examiné la carte routière du pays mystérieux de l’avenir ? Le destin t’est-il apparu sous une forme visible, la nuit, à l’entrée de ta tente, pour te bénir de sa main gigantesque ? Ou bien as-tu entendu sa voix à midi, lorsque tout le monde dormait accablé de chaleur et que toi seul méditais, pour que tu m’oses menacer ainsi de la victoire future ? Homme d’argile comme moi, sujet voué à la première balle venue, esclave futur du premier coup de sabre bien appliqué !

PANCRACE.

Illusion, vaine illusion ! le plomb ne n’approche pas, et le fer ne me touchera pas tant qu’il existera un de vous qui ose me résister. Ce qui arrivera après ne vous regarde pas. (L’horloge sonne.) Écoute : le temps se moque de nous. Si tu es las de vivre, au moins sauve ton fils.

LE COMTE.

Le salut de son ame pure est assuré là-haut, et sur la terre il partagera le sort de son père. (Il met sa tête dans ses mains.)

PANCRACE.

Tu refuses et tu médites… (Après une pause.) C’est bien, la méditation convient à celui qui s’est placé à la porte du tombeau.

LE COMTE.

Arrière ! loin du mystère qui se passe maintenant dans les hauteurs de mon esprit, bien au-delà de la sphère de tes pensées terrestres ! arrière ! reste dans