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LE COMTE HENRI.

Et vous, prince, que dites-vous ?

LE PRINCE.

J’ai à vous parler en particulier. (Il s’éloigne de quelques pas.) Tout cela est bon pour la foule, mais, entre nous, il est évident que nous ne pouvons résister.

LE COMTE HENRI.

Que prétendez-vous qu’on doive faire ?

LE PRINCE.

On vous a nommé chef ; c’est donc à vous de proposer une capitulation.

LE COMTE HENRI.

Ne parlez pas si haut.

LE PRINCE.

Pourquoi donc ?

LE COMTE HENRI.

Parce que déjà pour ce mot vous avez mérité la mort. (Se retournant du côté de la foule.) Celui qui prononcera le mot de soumission sera puni de mort.

LE BARON, LE COMTE, LE PRINCE, ensemble.

Qui parlera de soumission sera puni de mort.

TOUS.

Oui, la mort ! la mort ! (Ils sortent.)

LE COMTE.

Où est mon fils ?

JACOB.

Dans la tour du nord. Assis sur le seuil d’une ancienne porte de prison, il chante des prophéties.

LE COMTE.

Il faut que le bastion d’Éléonore soit armé plus fortement ; on attaquera de ce côté. Va te mettre là en observation, et examine attentivement avec ta lunette le mouvemens de l’ennemi.

JACOB.

Dieu nous soit en aide ! Mais, en attendant, il serait bon de faire distribuer de l’eau-de-vie aux soldats.

LE COMTE HENRI.

S’il le faut, que les caves de nos princes et de nos comtes soient ouvertes. (Jacob sort. Le Comte monte quelques marches et s’approche de l’étendard planté sur une plate-forme.) Vous voilà donc, ennemis que je hais, que j’exècre ; maintenant il ne s’agit ni d’inspiration ni de poésie nébuleuse, mais d’un combat, et, pour vous vaincre, j’ai mon épée et les hommes que je commande.

Ah ! que la puissance est une belle chose ! Être le maître, le dominateur, l’arbitre souverain de toutes les volontés ! Oh ! après cela, que m’importe ? oui, on peut mourir.

Quelques jours encore, et moi peut-être, et tous ces misérables qui ont oublié leurs aïeux, nous n’existerons plus. Pour nous tout sera fini ; mais qu’importe ? Il me reste encore quelques jours à régner, à combattre, à vivre de volupté et d’émotions. Ce sera là mon dernier chant.

Par-delà les rochers, le soleil se couche dans un immense et noir cercueil de