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SCÈNES DE LA VIE MEXICAINE.

— Mais enfin s’il s’abattait ?

— Alors il est certain que vous auriez peu de chances de leur échapper. Cependant cela s’est vu ; mais, dans le cas où vous succomberiez si glorieusement, je vous promets de faire en votre honneur un massacre affreux de cibolos.

— Écoutez, dis-je alors au boucanier, il y a mille services que je serais enchanté de vous rendre de préférence à celui-là ; j’ai déjà chassé très involontairement le tigre il y a quelques jours, l’ours la nuit dernière, et je ne me soucie pas de me faire chasser maintenant par le bison. J’ai bien réfléchi, et j’aime mieux vous prêter mon cheval.

— Je n’osais vous demander cette faveur, et, ajouta naïvement le chasseur, je croyais vous faire plaisir en vous offrant cette distraction.

Je le remerciai de ses bonnes intentions, et, bien qu’enchanté de me tirer quelque peu en Gascon de ce mauvais pas, je remis, en soupirant, la longe de mon cheval entre ses mains. Le boucanier commença par le desseller, plia en quatre la couverture qui lui servait de manteau, et l’assujettit sur le dos du cheval au moyen de la longue faja de crèpe de Chine roulée autour de son corps. Puis, ôtant lui-même ses calzoneras, ses brodequins de peau de daim et sa veste, il resta nus-pieds, en caleçons courts et en manches de chemise.

— Comme la partie que je vais jouer ne laisse pas d’être assez délicate, dit-il, je ne saurais donner à ce cheval et à moi trop de liberté dans les mouvemens, et vous allez voir quel parti l’on peut tirer d’un animal convenablement arrangé.

Ainsi équipé, et après avoir suspendu à la selle une espèce d’estoc affilé et tranchant, le chasseur sauta en croupe ; il s’assura qu’au besoin la faja pourrait lui servir d’étriers et supporter tout le poids de son corps en lui permettant de laisser aux reins de sa monture toute leur élasticité. Alors, avec une habileté qui devait pour le moins égaler celle des anciens Numides, il rassembla son cheval, le lança en avant, le retint, roula dans sa main gauche le cabresto[1] dont il maintint l’extrémité, partit comme une flèche, et revint près de moi avec la même rapidité.

— Vous ne savez pas ce que vaut un pareil cheval ! me dit-il, et je m’en veux presque de vous priver d’une occasion de connaître quel trésor vous avez là.

J’avoue que, manié par ce sauvage écuyer, mon cheval me paraissait n’être plus le même animal qu’entre mes mains ; toutefois je recommandai instamment au chasseur de ne pas trop l’exposer aux cornes des bisons.

  1. On appelle reata, ou cabresto, ou cabestro, la longue corde qui sert à la fois de lazo et de licou.