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fermes aux murs blanchis à la chaux à demi cachées sous les pampres de vignes et les bosquets d’arbres fruitiers. Mais cette terre, c’est de la cendre volcanique ; ces moissons, ces cerisiers chargés de fruits, ces grenadiers, ces orangers en fleur, poussent sur des laves à peine broyées par l’action lente des siècles. Ces villages, ces maisons de campagne, sont construits en lave et cimentés en pouzzolane. Souvent c’est dans la bouche même de quelque vieux cratère qu’est bâtie l’habitation riante qui attire vos regards. Puis à chaque pas le chemin traverse ou longe quelque coulée plus récente dont la cheire[1] aride et boule versée recouvre des champs jadis aussi fertiles que ceux qu’elle coupe aujourd’hui comme une immense chaussée noire. Partout à côté du bonheur et de la richesse présente se dresse un passé de désolation et de misère qui fait trembler pour l’avenir.

On éprouve surtout ce sentiment, lorsque, après avoir dépassé le petit hameau de Massannonziata, on voit s’élever derrière les maisons de Nicolosi la double cime des Monti-Bossi. C’est ce cratère qui, en 1669, ensevelit sous une pluie de cendres toute la contrée voisine, et menaça d’une destruction complète Catane, distante de près de quatre lieues en ligne droite. Échancré par la violence même de l’éruption qui l’avait formé, il a conservé la forme de deux cônes juxtaposés de 300 mètres de hauteur, et dont les scories tranchent par leur teinte rouge sombre sur tous les objets environnans. Du pied de cette montagne part un fleuve de scories gigantesques qui se dirige vers le sud, atteint sur plusieurs points une largeur de plus d’une lieue, et se jette dans la mer au sud-ouest de Catane. Dans tout ce trajet, la cheire présente l’aridité la plus absolue. De ces énormes blocs refroidis depuis près de deux siècles, pas un ne semble encore avoir ressenti l’action du temps. Tous présentent à l’œil une teinte noire aussi foncée, des arêtes et des pointes aussi vives que s’ils étaient figés et rompus de la veille. Pas un brin d’herbe n’a pu encore pousser sur cette roche qui semble repousser toute végétation, et c’est à peine si quelques rares lichens étalent sur ses flancs leurs plaques étiolées[2].

Arrivés à Nicolosi, nous fûmes reçus par le docteur Mario Gemellaro, un de ces trois frères qui, non contens d’avoir voué à l’Etna un culte de famille et d’avoir consacré leur vie à en observer les phénomènes, ont su faciliter à tous les voyageurs l’accès et l’étude de leur

  1. On appelle cheire, en sicilien schiarra, la surface d’une coulée de lave qui s’est refroidie sur des pentes peu inclinées, de manière à se revêtir de blocs plus ou moins considérables.
  2. Dans ses Lettres sur la Sicile, de Borch prétend que les laves de 1669 sont couvertes d’un pouce de terreau. C’est là une erreur d’observation bien difficile à expliquer, et qui a déjà été relevée par Spallanzani. (Voyage dans les Deux Siciles, t. Ier.) De nos jours encore, la cheire de 1662 ne possède d’autre terre que celle qu’on y a transportée.