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qui reconquiert sur le Rhône des terres submergées, l’autre ayant l’exploitation des mines de fer d’Ardon.

En parlant de Fribourg, j’entre dans le vrai domaine des jésuites : le clergé y est tout-puissant. Le patriciat et l’ancienne noblesse de ce canton, renversés en 9830, eurent le bon sens d’entrer dans le mouvement nouveau. Le peuple, accoutumé au pouvoir des anciennes familles, les accepta volontiers. Les aristocraties s’annulent lorsqu’elles se retirent devant les changemens politiques. A quoi sert de bouder ? Ce n’est pas en se tenant à l’écart qu’on fait revivre ses principes et prévaloir ses convictions. Il y a des vérités politiques qui sont tellement dans l’essence des choses, qu’il suffit de ne pas s’abandonner soi-même pour remonter avec elles le cours du torrent. C’est ce que le patriciat de Fribourg, appuyé par le concours du clergé, a très bien compris, et c’est aussi ce que les aristocraties vaincues comprennent très rarement. Aujourd’hui, dans ce canton, sur quatre-vingt-dix mille habitans, ou peut en compter quatre-vingt mille dévoués au gouvernement et prêts à tout entreprendre comme à tout souffrir pour sa défense. Il n’y a guère de dissentiment que dans les petites villes secondaires, à Morat, par exemple, à Bulle et à Estavayer.

La population fribourgeoise a montré, dans la tentative du 6 janvier dernier, combien énergique serait sa résistance aux agressions du radicalisme. Ce fut au milieu de la nuit que le tocsin commença ; aussitôt on vit descendre vers la ville des masses de paysans armés. Ils s’avançaient sur de longues files, leurs curés en tête et chantant des cantiques. Quelques-uns portaient la croix sur leur poitrine, comme les pèlerins guerriers du moyen-âge ; d’autres priaient en silence ; d’autres demandaient avec impatience le combat. Arrivés dans les rues et sur les places publiques, ils s’y rangèrent autour de grands feux. La plupart n’eurent quelque aliment que vers le soir, et cependant on n’entendit pas la plus légère plainte. Après l’affaire finie, un grand nombre de ces hommes, qui avaient laissé leurs femmes, leurs enfans sans protection et leurs troupeaux sans gardiens, consentirent encore à occuper les villes compromises. L’évêque de Lausanne et de Genève, résidant à Fribourg, Mgr de Marilley, vint sur la grande place de la cathédrale leur dire une messe en plein air. Jamais tableau ne fut plus touchant. Ces prêtres vénérables invoquant, après le danger passé, le Dieu de justice et de pardon, ces rustiques soldats agenouillés sur le pavé de la rue, cette population agitée encore d’un élan unanime, ces montagnes vers le sommet desquelles s’élevait l’encens dans les airs, ces larmes, ces chants, ces prières, tout portait dans les cœurs une émotion dont des hommes légers peuvent rire, si bon leur semble, mais que je ne leur conseillerais pas de braver.

En regrettant qu’un plus long séjour en Suisse ne m’ait pas permis