Page:Revue des Deux Mondes - 1847 - tome 19.djvu/770

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et tout semblerait vous inviter à jouir en paisibles spectateurs d’un succès si bien établi.

Mais vous ne l’ignorez pas, messieurs, rien de si périlleux que le succès. Ce n’est pas le moment, croyez-moi, d’abandonner votre œuvre et de rentrer dans le repos. Une tâche nouvelle et non moins difficile vous est encore réservée. Après avoir si puissamment contribué à réhabiliter les chefs-d’œuvre du moyen-âge, vous n’avez pas tout fait pour eux  : il vous reste à les défendre contre l’enthousiasme exclusif de quelques-uns de leurs admirateurs. Après avoir planté les premiers jalons d’une nouvelle archéologie, il vous faut prendre soin qu’elle ne s’égare pas hors de ses vraies limites, et surtout ne pas permettre que, par une usurpation profane, elle envahisse un domaine qui n’est pas le sien, le domaine de l’art. Personne avec autant d’autorité que vous ne saurait faire entendre certaines vérités, certains avertissemens. Vous avez un droit incontestable à ne pas laisser altérer les idées que vous avez mises au jour et à séparer ce que vous croyez essentiellement vrai de ce qui n’est que mode, caprice ou rêverie. Donnez-vous donc cette mission nouvelle  ; soyez les modérateurs d’un mouvement que vous avez si heureusement provoqué. C’est par là que vous affermirez votre ouvrage et que vous ajouterez de nouveaux services à tous ceux que vous nous avez rendus.

Jusqu’à présent, je dois me hâter de le dire, le danger que je vous signale n’est pas encore bien grand  ; mais, vous le savez, tout parti qui triomphe a dans ses rangs certains esprits pour qui c’est un résultat misérable et vulgaire que d’avoir atteint le but  : ils ne sont vraiment contens que lorsqu’ils le dépassent. Tâchez que leur exemple ne soit pas contagieux. Les meilleures causes sont si vite perdues par ceux qui les servent sans mesure et sans discernement  !

Voulons-nous affermir dans l’estime et dans l’admiration de tous cette architecture du moyen-âge que nous aimons, et dont les sublimes beautés nous ont si souvent causé de si vives et si sincères jouissances, gardons-nous de pousser jusqu’à l’hyberbole les sentimens qu’elle nous inspire. Si nous allions tout exalter en elle, tout jusqu’à d’incontestables imperfections, si nous voulions attacher un sens précis à tout ce qu’elle a pu faire, trouver une intention, un mystérieux langage dans chaque pierre, dans la moindre moulure, dans chaque coup de ciseau, nous ne tarderions pas, croyez-moi, à perdre la meilleure partie du terrain que nous avons conquis  ; et si, comme souvent il arrive, notre enthousiasme tournait à l’intolérance, si, par prédilection pour l’ogive, nous allions déclarer la guerre à l’architrave, user de représailles, et, en souvenir d’une longue proscription, essayer de proscrire à notre tour tous les styles hors notre style favori, soyez certains que nous aurions bientôt provoqué une de ces justes et redoutables réactions auxquelles on ne résiste pas. Nous ne sommes pas encore, Dieu merci, témoins de pareilles imprudences  ; mais il faut tout prévoir, et les sages conseils que nous vous prions de donner ne seront certainement pas superflus.

Ce que nous disons des monumens du moyen-âge et de l’architecture qui les a produits, il faut le dire également de cette science qui les décrit et les commente, de cette science à peine adulte, mais pleine d’avenir, dont, les premiers parmi nous, vous avez constaté l’existence et à laquelle vous nous avez initiés. Permettez que pour elle aussi nous réclamions votre sollicitude  ; elle a grand be-