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En outre, au moment où il rédigeait la note du 8 octobre, le cabinet français savait pertinemment que le concert ultérieur auquel on s’était, le cas échéant, réservé d’avoir recours ne s’établirait pas aussi aisément que lord Palmerston se l’était figuré. Les troupes du sultan transportées en Syrie étaient peu nombreuses, mal aguerries et point sûres ; il n’y avait pas moyen de songer à les lancer seules et au loin contre l’armée comparativement mieux exercée d’Ibrahim. Il était indispensable de leur adjoindre des forces plus solides. Ici commençait l’embarras signalé par nous d’avoir à choisir entre les moyens inefficaces, comme l’emploi des soldats turcs, ou dangereux, comme l’adjonction de corps européens. Il n’y avait pas de troupes de débarquement à bord de l’escadre anglaise ; d’ailleurs, quelque intime que parût la récente alliance, la Russie n’aurait pas vu sans ombrage les uniformes anglais pénétrer seuls dans ces contrées, qui sont pour l’Angleterre le chemin le plus direct vers ses possessions des Indes. Aller chercher des soldats russes sur les côtes de la mer Noire pour les débarquer en Syrie, c’était porter une atteinte trop flagrante à l’autorité de la puissance ottomane. L’opinion publique s’en serait émue à Londres ; l’Autriche avait déclaré ne le vouloir pas souffrir. Point de recours possible aux soldats autrichiens. M. de Metternich avait annoncé qu’il n’en donnerait pas un ; il était obligé de les garder pour la défense des bords du Rhin et de ses états italiens, ébranlés par la secousse générale qu’avait reçue l’Europe. Restaient donc, comme unique moyen d’action sur Méhémet-Ali, les démonstrations maritimes ; mais la saison avançait, les côtes devenaient dangereuses à approcher de trop près, et les amiraux anglais s’effrayaient d’un long hivernage dans des parages où les accidens de mer sont si fréquens. Le négociateur de la convention du 25 novembre s’est chargé de témoigner lui-même des périls qui plus tard auraient menacé les vaisseaux anglais. Expliquant dans le sein du parlement britannique pourquoi il s’était hâté de souscrire le traité dont les conditions semblaient trop douces encore aux adversaires acharnés du pacha, l’amiral Napier démontra, avec toute l’autorité d’un homme pratique, que l’Angleterre avait dû en finir promptement, sous peine de voir la mauvaise saison, déjà prochaine, changer en irréparables désastres les premiers succès de sa campagne. La résistance, même passive, de Méhémet-Ali, pour peu qu’elle se fût prolongée, aurait forcé les puissances alliées d’ajourner jusqu’au printemps les mesures offensives dont l’emploi pouvait seul contraindre le pacha à se soumettre. Gagner jusqu’au printemps, c’était gagner beaucoup, c’était remettre en question tout ce qui avait été décidé jusqu’alors sans nous, ou plutôt contre nous ; c’était donner à la Prusse et à l’Autriche l’occasion de faire prévaloir les conseils de la modération. La suite de ce récit fera assez voir combien ces cours étaient à bon droit inquiètes de