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REVUE. — CHRONIQUE.

a-t-il manqué ? Le succès ! C’est à faire trembler sur l’histoire possible du 24 février si le 24 février n’avait pas réussi. Le récit de M. Considérant n’est pas héroïque, mais il est habile. Une révolution qui ne réussit pas n’a rien de mieux à faire, si elle veut être innocente, que de se faire ridicule. C’est la vieille épigramme de J.-B. Rousseau.

Par charité, rendez-moi ridicule
Pour rétablir ma réputation.

Au discrédit des chefs s’ajoute le discrédit des comités électoraux. Dans les élections complémentaires qui viennent d’avoir lieu, le parti montagnard, à Paris surtout, n’a pas pu parvenir à s’entendre : chaque coterie du parti a présenté sa liste, et cette division de nos adversaires a favorisé le succès de la liste de l’union électorale. Nous ne sommes pas cependant disposés à nous éblouir de la victoire qui vient d’être remportée ; nous dirons tout à l’heure pourquoi. Nous voulons seulement en ce moment signaler une des causes les plus notables de la désunion du parti montagnard : c’est le défaut de confiance les uns dans les autres. Ce n’est pas seulement des opinions les uns des autres que les montagnards se défient, c’est de leurs caractères, et, pour en venir enfin au vilain mot que nous voudrions éviter, chaque patriote craint toujours de trouver dans son frère, je ne dis pas un rival ou un ennemi secret, mais un espion. Un montagnard et un socialiste réfugié à Londres se plaint de l’influence que les représentans de la rue de Jérusalem ont dans les délibérations du parti, et lui-même, à ce qu’il semble dire dans sa lettre, a été en butte aux mêmes accusations. Il y a donc un genre particulier de républicains qu’il faut signaler : ce sont les hommes qui sont à la fois patriotes et espions, et qui, selon le temps et les circonstances, font tantôt un métier et tantôt l’autre. Et qu’on aille pas s’imaginer que, parce qu’ils sont espions, il ne faut pas, de notre coté, les craindre comme patriotes, ou que, parce qu’ils sont patriotes, il ne faut pas, du côté des montagnards, les craindre comme espions. Le genre de dommage qu’ils peuvent faire dépend de la circonstance. La montagne est-elle victorieuse, l’espion devient patriote, et un patriote impitoyable. Il veut prouver sa vertu par son exagération. La montagne est-elle vaincue, le patriote devient espion. Il garde les grands mots, afin d’inspirer confiance aux frères et amis, et fait de petits rapports, afin de pourvoir aux frais de ses vices. Voilà la race amphibie qui s’est introduite dans le parti montagnard, et qui le ronge par le soupçon.

Le parti montagnard, soit que nous considérions ses chefs, soit que nous considérions l’influence de ses comités, nous semble donc en pleine décadence, et cependant nous serions bien fâchés d’inspirer par là à nos amis une sécurité que nous n’avons pas. Nous les prions d’abord de faire attention au chiffre énorme que le parti montagnard, tout divisé qu’il est, a su encore réunir à Paris. Le dernier des candidats de notre parti a eu 110,000 voix ; le premier des candidats du parti montagnard en a eu 103,000. La différence est seulement de 7,000 voix ! C’est bien peu. Autre remarque à faire. Le parti montagnard et socialiste n’est pas ce que nous appelons un parti d’opinions ; c’est un parti de passions, et cela lui donne une allure et un tempérament particuliers. Les partis d’opinions subissent des décadences progressives, parce