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contre l’ordre établi, cette conspiration ressemblait à celles des tragédies classiques ; elle se tramait dans un vestibule commun, par où tout le monde passe. Les conjurés eux-mêmes ont dévoilé les ressorts qu’ils avaient mis en mouvement, et grace à la clarté parfaite, à la précision mathématique, caractère nouveau dont ils enrichirent un idiome déjà consacré par tant de merveilles, on peut suivre la marche de l’esprit humain au travers de ce limpide langage, comme on voit le travail des abeilles dans une ruche de cristal. Depuis la régence jusqu’à la révolution le secret fut pour ainsi dire supprimé en France ; seulement on lui abandonna la diplomatie, son asile naturel. Aussi, pour mieux se mettre en possession de l’unique abri qui lui restât, il y prit un développement jusqu’alors inconnu ; il y devint l’ame de tant d’intrigues de cabinet et de cour, d’un tel luxe de police et de contre-police, qu’évidemment les âgés précédens en étaient restés aux élémens de la science diplomatique.

C’est là ce qui établit une différence fondamentale entre la politique étrangère de Louis XV et la politique de Louis XIV. Sous le grand roi, la hauteur des desseins, la noblesse des formes, protestaient d’une manière permanente contre le choix transitoire des moyens. Louis XIV traitait ses négociations comme ses amours, noblement, majestueusement. Il s’excusait par la dignité extérieure des rouages souterrains qu’il se croyait forcé de faire mouvoir quelquefois. Après lui, on mit de l’amour-propre à les employer ; on les multiplia par vanité ; la simplicité fut méprisée pour elle-même. On se complut dans les voies détournées comme dans les petits sentiers de nouveaux jardins à la mode. Sur ce point ; l’indifférence publique pour la politique étrangère favorisa les gens du métier. Les ministres, les diplomates, purent se livrer entre eux, sans contrôle, à ce savant manége ; ils eurent le champ libre. Les affaires du dehors n’étaient pas, comme aujourd’hui, l’objet d’une préoccupation constante, passionnée ; elles n’éveillaient qu’une attention distraite. La société du XVIIIe siècle, à Paris du moins, était bien plus occupée d’une première représentation à la Comédie-Française que de la conclusion d’un traité de commerce ou de paix. Les nouvellistes étaient devenus le sujet obligé de mille plaisanteries. Exclus de la bonne compagnie, ils se réfugiaient sous les marronniers des Tuileries et du Palais-Royal. Il n’en avait pas été toujours ainsi. Voyez avec quelle chaleur Mme de Sévigné prend part non-seulement aux prouesses de Jean Sobieski, mais aux aventures de la cour de Danemark ! Rien de semblable dans les correspondances particulières du règne suivant. Voltaire lui-même n’a rapporté qu’incidemment dans ses lettres, et presque toujours avec indifférence, les nouvelles purement politiques. Il ne s’en est informé, pendant sa longue vie, qu’à de rares intervalles, deux ou trois fois tout au plus, lorsqu’il lui a passé par la