Page:Revue des Deux Mondes - 1850 - tome 5.djvu/1141

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Pendant que le beau monde vivait dans cette sécurité oublieuse, pendant qu’il se livrait aux plaisirs du luxe, qu’il érigeait de temps en temps en services rendus à la société, parce qu’il est convenu maintenant que, lorsque les femmes font beaucoup de toilette et consentent à porter des diamans, c’est pour faire aller le commerce et pour soutenir le gouvernement en témoignant de la sécurité publique ; pendant enfin que chacun reprenait petit à petit son festin de Balthasar, que feraient et que, pensaient ces ouvriers auxquels le beau monde s’empressait de rendre service par sa charité déguisée en luxe ? Les ouvriers reprenaient leurs mauvaises passions. Il y a beaucoup de gens, en effet, chez qui, quand l’intérêt souffre, quand la gêne arrive, les passions se taisent ; mais, quand la prospérité revient, les passions reprennent le dessus. Ils sont sages quand ils sont malheureux ; ils sont d’autant plus envieux qu’ils sont plus heureux. Cela veut-il dire qu’il faut qu’ils soient toujours malheureux ? — Non, mille fois non ! Ce serait là une doctrine impie et stupide. Cela veut dire seulement que les institutions qui donnent aux passions inévitables du cœur humain l’occasion de se satisfaire à l’instant même aux dépens de la société sont de mauvaises institutions. Nous n’avons entendu en confession aucun de ceux qui, quoique ayant tous leurs intérêts dans le travail et dans l’industrie, ont cependant voté contre le travail et contre l’industrie en votant pour la liste démocratique et sociale ; mais nous savons les argumens qui ont décidé, ces pauvres ames. — Eh bien ! vous le voyez, tout va bien ; voilà le travail qui reprend. Oui, et l’on disait qu’avec la république tout irait mal, que nous autres commis marchands nous ne vendrions plus rien, ou que nous autres ouvriers nous ne travaillerions plus, erreurs ou calomnies que tout cela ! Les affaires peuvent aller aussi bien en république qu’en monarchie, et cela est si vrai, que volez les riches cet hiver ! comme ils s’amusent, comme ils dansent, comme ils courent à leurs pièces de théâtre réactionnaires ! On voit bien qu’ils ne souffrent pas, et qu’ils ne s’inquiètent pas, puisqu’ils rient tant. Ils sont déjà aussi orgueilleux qu’ils l’étaient, aussi insoucians des souffrances du pauvre monde. Que voulez-vous ? les riches seront toujours les riches. — Ah ! voilà le mal. — Est-ce que vous voterez pour eux ? — Moi ! non, certes. –Prenez donc ma liste, c’est la bonne, la liste de la blouse. — Et l’autre ? — La liste des habits noirs. — Je n’en veux point- ! » voilà comme une conversation ; qui n’est que l’épanchement naturel du cœur de l’homme et de ses mauvais instincts, doivent, grace à la facilité des institutions, un vote dangereux pour l’ordre social. Les institutions autrefois étaient faites, non pas pour favoriser, mais pour contenir les mauvais penchans du cœur humain. Nous avons changé tout cela, et ce sont les institutions, qui viennent au secours de toutes les tentations et de tous les caprices ! Cela s’appelait dans la langue des vieux proverbes : porter de l’eau à la rivière, ou du bois à la forêt ; cela ne s’appelait pas un gouvernement.

À quoi bon se dissimuler le mal et la cause du mal ? La cause du mal est tout entière dans le suffrage universel, tel qu’il est organisé par la constitution. Nous l’avons dit sans cesse : les élections du 10 mars viennent de le dire d’une manière plus significative encore.

Nous avons contre nous nos institutions, et c’est malgré nos institutions que nous devons nous sauver. Tel est le problème que notre pauvre société a à résoudre.