Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 10.djvu/15

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promettent ? Les troubles et les révoltes datent-ils de 1789 ? Et, de nos jours comme auparavant, les gouvernemens absolus ont-ils si bien conduit leurs affaires et les nôtres, qu’il faille nous incliner devant leur sagesse et nous hâter de remettre nos destinées entres leurs mains ?

La révolution française a fait couler des torrens de sang. J’en gémis ; mais j’oserai demander s’il s’est introduit quelque bien en ce monde dont on n’ait pas payé la rançon. Quel progrès s’est jamais accompli sans quelque épreuve pénible ? Et l’on voudrait, que ce progrès immense, cette métamorphose des sociétés humaines quittant leurs anciens fondemens, rejetant leurs vieilles autorités et aspirant à se gouverner elles-mêmes, on voudrait que l’enfantement de ce monde nouveau s’accomplit sans souffrances ! Un canal ou un chemin de fer au lieu d’une route ordinaire, avant d’enrichir une contrée, commencent par y ruiner bien des familles, et l’émancipation des peuples ne leur coûterait rien ! La guerre de trente ans a été plus longue et elle n’a guère été plus douce que celle de la révolution, et pourtant il ne s’agissait que du protestantisme, et le prix de tant de sang versé a été le traité de Westphalie. La révolution française ne peut être comparée qu’à la révolution chrétienne, et sait-on ce que celle-ci a fait naître et entretenu de troubles et de douleurs avant de porter ses fruits ? L’ancien culte, en tombant, entraîna dans sa chute toutes les grandeurs de la civilisation antique, les arts, les lettres, ces lois qu’on a appelées la raison écrite, les institutions municipales, les sénats, la splendeur des villes, les plus gracieux et les plus sublimes monumens, tous les souvenirs glorieux de la famille humaine ; ceux qui avaient été grands précipités ; les esclaves émancipés ; les barbares mal combattus, souvent appelés et introduits ; partout des ruines, des massacres, et une telle désolation que les docteurs chrétiens, au Ve et au VIe siècle, faisaient des livres pour expliquer comme de justes châtimens de Dieu et de salutaires épreuves les misères accumulées sur les peuples et absoudre la Providence et la religion nouvelle. Tel est le vrai sens du traité de Salvien Sur le gouvernement de Dieu. La révolution française n’a pas été si lente à s’autoriser par ses bienfaits. Les premiers jours du XIXe siècle ont vu paraître une législation qui a renouvelé et perfectionné les rapports des hommes dans la famille, dans toutes les transactions de la vie ordinaire dans le commerce, dans l’industrie, dans l’armée, dans l’éducation, dans la justice, dans l’église, dans la commune, dans le département, dans l’état. Les malheurs s’étaient presque arrêtés à la surface ; dans les entrailles de la France avaient été déposés des biens immenses qui s’accroissaient chaque jour par leurs effets mêmes. Nos pères de 1789, en voyant ce qu’était alors l’état, l’église, la justice, la famille, toute la vie privée et sociale, s’émurent et s’élancèrent à la conquête d’une nouvelle société. Cette société une fois conquise et consolidée dans le