Page:Revue des Deux Mondes - 1851 - tome 12.djvu/300

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encore, et les domestiques, toujours respectueux, se retirent, a Voyons ! que nous apporte cette magnifique argenterie?» Affreuse déception! Des pommes de terre cuites à la vapeur et des petits pois à l’anglaise! Convenons qu’ici des gens affamés ont bien le droit d’envoyer l’hôtel à tous les diables. S’ils ont soif, les choses prennent un caractère plus sérieux : ils demandent du vin d’ordinaire; on leur apporte du claret qu’ils trouvent fort bon, mais qu’on leur fera payer, sur la note, 12 ou 15 francs la bouteille. Quant à de l’eau et à du pain, je mets en fait qu’il est presque impossible de s’en procurer, en Angleterre, dans un hôtel fashionable.

Lorsqu’un touriste de notre pays arrive fatigué dans une auberge, il demande d’abord un bouillon, ce cordial éminemment français. Un bouillon! Dans la Grande-Bretagne et l’Irlande, on ne met jamais le pot-au-feu. Mais au moins un beefsteak aux pommes, c’est un plat anglais que celui-là ! « Waiter, crie le voyageur, apportez-nous plusieurs beefsteaks aux pommes de terre. » Hélas! chose incroyable. l’Angleterre est le seul pays du monde où l’on ne mange pas de beefsteak. J’ose à peine ajouter ici, pour compléter le tableau, que l’omelette, cette ressource si précieuse du voyageur, est en Angleterre un mets presque inconnu. Mon Dieu, je sais bien que dans l’île de Wight même on peut se procurer à l’hôtel Roper, et encore ailleurs, des sandwiches, de l’excellente viande froide, des pies, des puddings pour souper, et que l’ale est une boisson délicieuse; mais qui peut s’en douter avant d’avoir étudié de près la cuisine anglaise, et comment suppléer à ce défaut d’expérience, quand on n’a pas quelques phrases à sa disposition pour s’expliquer avec le maître d’hôtel?

En somme, après avoir souffert la faim et la soif, s’être exaspérés vingt fois contre les gens, avoir payé une carte exorbitante, dégoûtés de Cowes, mes quatre compatriotes repartaient par le bateau de Portsmouth le lendemain matin, le jour même où les régates devaient commencer. Ils étaient bien loin de se douter alors qu’ils quittaient une ville où le beau monde de l’Angleterre accourait de toutes parts, et que rien n’était plus curieux ni plus intéressant que le spectacle auquel ils tournaient le dos, furieux déjà contre l’île de Wight, où je les avais vus arriver la veille si joyeusement.

L’histoire de ces quatre voyageurs est, à peu de chose près, celle de tous ceux qui ont la prétention de venir en Angleterre, en conservant leurs habitudes françaises, sans s’y ennuyer parfaitement et sans être cruellement rançonnés. Il n’y a qu’une manière agréable et économique de vivre dans ce pays-ci : c’est de loger dans des maisons particulières, mais à la condition que vous vous contenterez de la même nourriture que vos hôtes. Vous êtes ainsi on ne peut plus comfortablement et tranquillement établi, et vous pouvez ne passer qu’une semaine, quelquefois même un jour, dans un de ces appartemens