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décisives que nous avions appelées de tous nos voeux, l’ennemi avait su les éviter ; il nous forçait à quitter la lice sans avoir combattu.

Vers trois heures du matin, l’infanterie ayant fini de passer, le ban m’envoya porter au général Ottinger l’ordre de laisser quelques hommes pour entretenir les feux des bivouacs afin de tromper l’ennemi, puis de se retirer avec la cavalerie. Les rues étaient désertes ; le bruit des fers de mon cheval sur le pavé troublait seul le silence. Cette armée qui se retirait sans bruit, couvrant sa marche des ombres de la nuit, quatre mois auparavant elle était entrée triomphante dans cette ville ; elle avait défilé sur ces places au son bruyant des trompettes, aux cris enthousiastes de vive l’empereur ?

Au point du jour, le ban et le général Schlick montèrent à cheval ; ils se dirent adieu, « au revoir sur d’autres champs de bataille, » et se souhaitèrent bonne chance. Les officiers s’embrassèrent comme des frères d’une même famille. Nos chefs crièrent encore une fois « vive l’empereur ? » pour protester contre notre retraite, ramener l’espérance et la fortune dans nos rangs ; puis, lançant leurs chevaux au galop, ils rejoignirent leurs corps : celui du général Schlick marchait vers l’ouest, dans la direction de Raab ; celui du ban, au sud, vers Eszek, en suivant la rive droite du Danube. En arrivant à Tétény, nous vîmes flotter sur le fleuve les débris fumans des bateaux du pont sur lequel l’armée avait passé pendant la nuit ; à huit heures, lorsque les hommes laissés devant les bivouacs pour entretenir les feux jusqu’au point du jour eurent traversé le Danube, le général Hentzi, qui gardait avec quatre mille hommes la forteresse d’Ofen, avait fait mettre le feu aux bateaux.

Quelques gentilshommes de Pesth, compromis par leur dévouement à la cause impériale et craignant les vengeances de Kossuth, nous accompagnaient dans notre marche ; nous avions aussi avec nous plusieurs officiers de hussards dont les régimens avaient passé à l’ennemi ; ils étaient venus se joindre à nous dès le commencement de la guerre pour ne pas violer leur serment. L’honneur les retenait parmi nous ; mais leurs frères d’armes, leur famille, pour ainsi dire, était dans l’armée des insurgés ; ils étaient dans nos rangs comme à la cour de Béarn Marguerite de Valois, qui pleurait quand les catholiques étaient battus, parce que c’étaient les gens de sa religion, et pleurait encore quand les huguenots étaient battus, parce que c’étaient les gens de son mari. Ces officiers avaient sur nous l’avantage de ne pas s’étonner de nos revers ; quelques-uns surtout personnifiaient bien l’orgueil des régimens de hussards hongrois. « Comment veut-on, me disait un jour l’un d’eux, comment veut-on que notre armée puisse tenir devant l’armée hongroise ? Nous n’avons plus de hussards, ils sont tous dans les rangs de l’ennemi. »