Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/41

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tendre et profonde ; puis, quand il l’eut formée, satisfait de son Oeuvre, il baisa la belle ame, et le gracieux résonnement de ce baiser frémit dans chaque strophe du poète. Jehuda ben Halevy avait un culte pour Jérusalem ; son cœur saignait aux récits des pèlerins qui avaient vu le temple renversé et la terre des prophètes chargée de souillures ; il l’aimait avec larmes, avec passion : il l’aimait comme le troubadour Geoffroy Rudel aimait la comtesse Mélisande de Tripoli. Geoffroy n’avait vu Mélisande que dans ses songes, il s’embarqua ; et, en abordant au rivage de Tripoli, il rendit l’ame sous le regard de sa dame. Jehuda ben Halevy partit aussi pour Jérusalem, et, comme Geoffroy Rudel, il expira d’amour sur les genoux de sa bien-aimée. C’est l’histoire de cette poétique destinée que nous raconte M. Henri Heine avec une verve tour à tour sympathique et railleuse, qui se joue en mille variations brillantes. On peut signaler le poème de Jehuda ben Halevy comme une des meilleures productions de l’auteur du Romancero. La douce et ardente exaltation de son héros nous fait pénétrer dans les mystères de la poésie juive ; le poète s’y peint lui-même avec les tendances contraires qui se disputent son ame, et des pensées gracieuses et pathétiques s’y entremêlent sans se détruire. L’inspiration juive ou nazaréenne et l’inspiration grecque, il l’a dit souvent, voilà les deux grands systèmes auxquels il faut bien que tout aboutisse ; Homère et la Bible contiennent à ses yeux toute la philosophie de l’histoire. Cette fois il n’en parle plus en riant ; le monde grec et le monde juif obsèdent son ame inquiète. C’était le poète des Hellènes qu’il préférait jadis quand la jeunesse l’emportait sur son char au bruit des cymbales retentissantes ; maintenant la jeunesse a disparu, l’éclat du monde réel s’évanouit : c’est l’heure des pensées graves, et Jehuda ben Halevy a remplacé Homère.

M. Henri Heine craint-il d’en avoir trop dit ? La pièce qui suit, et qui clôt le volume, est la scène la plus voltairienne qu’ait jamais imaginée le sceptique démon de son esprit. C’est une controverse solennelle entre un moine et un rabbin par-devant une cour d’Espagne du moyen-âge. Si le moine a le dessous dans la lutte, il se fera juif ; si c’est le rabbin qui est vaincu, on le baptisera. Onze moines sont d’un côté, onze rabbins de l’autre, ceux-ci portant l’eau baptismale, ceux-là aiguisant l’instrument de la circoncision. Le roi et la Heine président ail tournoi, au milieu d’une assemblée de gentilshommes. À cette burlesque mise en scène, on devine déjà quels sont les argumens des deux champions. Jéhova et le Christ s’injurient par la bouche de leurs défenseurs comme des héros de l’Iliade ; le Jéhova du rabbin est un Bélial, un Astaroth ; le Christ du capucin est un philanthrope sentimental. Le poète a-t-il voulu nous dire que sa théologie s’élève au-dessus des cultes particuliers et ne reconnaît aucune église ? A-t-il voulu simplement bafouer les fanatiques dont les apologies grossières