Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 14.djvu/42

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outragent la majesté divine ? Il est curieux, en effet, d’entendre le docteur juif glorifier la sévère grandeur de son Dieu dans le plus mesquin des réquisitoires, et le moine célébrer la mansuétude infinie de Jésus au moment où il vomit contre les Juifs des malédictions épouvantables. Ces deux sentimens, je crois, sont l’inspiration de cette singulière parade : persiflage du fanatisme et protestation contre toute église établie, voilà le double seps d’une controverse qui semble le dernier mot du poète. Aucun des deux adversaires, on le pense bien, ne remporte la victoire ; le rabbin ne sera pas baptisé, le moine ne sera pas circoncis. Appelée à prononcer le jugement après une bataille qui n’a pas duré moins de douze heures, la reine ne peut dire lequel a raison du rabbin ou du moine ; elle déclare seulement que « tous les deux sentent mauvais. » C’est par cette bouffonnerie que finit le Romancero. Cependant, à travers ces regrettables irrévérences, ne devine-t-on pas çà et là, dans un mot, dans un cri, certains élans du cœur, certaines tendresses mystérieuses pour la sainteté divine que compromettent les violences humaines ? Le satirique aura-t-il donc voulu, jusqu’au dernier jour, envelopper les sentimens de son ame dans les voiles impénétrables de l’ironie ?

L’ironie ! il est temps de le dire enfin après cette scrupuleuse étude d’un écrivain qui a livré à cette muse imprudente tous les trésors de son imagination, — l’ironie ne saurait être la conclusion d’un penseur et le testament d’un poète. On comprend ce regard triste et railleur jeté sur le monde à l’âge où les généreuses espérances qui gonflent un jeune cœur se brisent contre les mesquines réalités de la vie ; c’est la vengeance de l’enthousiasme déçu. On le comprend dans un siècle inquiet, tourmenté, en proie à une agitation fiévreuse ; on le comprend mieux encore si le pays où le poète s’est formé ne lui offre partout que des images de ruine, de hautes croyances détruites, des systèmes qui se combattent, et une profonde anarchie intellectuelle succédant à la majestueuse tranquillité des maîtres. La raillerie humoristique semble une inspiration légitime dans cette Allemagne qui a passé du spiritualisme le plus confiant aux plus fâcheux désordres de la pensée. M. Henri Heine est le premier poète de son pays depuis la mort de Goethe, et on dirait qu’il porte en lui toutes les inquiétudes d’une grande littérature déchue de son idéal ; que ce soit là son excuse. Aujourd’hui toutefois ses yeux se ferment à ce monde périssable dont les contradictions et les misères provoquaient sa douloureuse gaieté ; un autre monde s’ouvre à son esprit. Là, plus de misères, plus d’irritans contrastes, plus de désenchantemens qui révoltent ; là tous les problèmes sont résolus, et toutes les luttes s’évanouissent. Si l’ironie, chez une intelligence capricieuse et ardente, pouvait être le fidèle miroir des choses d’ici-bas, au sein de ce monde spirituel que les regards de