Page:Revue des Deux Mondes - 1852 - tome 16.djvu/19

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spectacle du bonheur. Si je trouvais ce pauvre garçon heureux, ce serait pour moi une profonde joie. Cet honnête Ladislas, du reste, mérite bien d’être aimé. Je le crois capable d’éprouver encore des sentimens dont, pour ma part, j’ai gardé tout au plus l’intelligence. — Là-dessus Tevelham poussa un soupir; en ce moment, une bouffée de musique arriva du théâtre, en même temps suave et ardente comme ces souffles d’un ciel printanier qui nous parviennent après avoir traversé une feuillée tout humide d’une pluie d’orage. — Ces accords, reprit Tevelham, ont l’air de répondre à ce qui se passe en moi. L’amour et le lac de Genève m’attirent. Mon cher, je vous écrirai mes impressions. Si mes lettres me survivent, ce que j’espère, pour peu que vous n’en fassiez pas sur-le-champ des cendres, elles seront pour vous un monument qui vous rappellera deux souvenirs : ma mémoire et l’amour d’Oleski.

Ces lettres, en effet, ont été gardées religieusement, et ont servi à composer ce récit. On y a fait quelques suppressions et quelques liaisons qui les transforment en sorte de mémoires; mais on a respecté le tour personnel. On y a laissé ce je tout plein de vie qui s’applique maintenant à un corps disparu au fond d’un fleuve et à une ame terriblement aventurée dans les champs inconnus de l’autre monde. C’est donc à présent lord Tevelham qui va parler.


III.

« Jamais, depuis que j’existe, je ne suis resté, dans aucune de mes excursions à travers tous les pays, aussi étranger à la nature que dans ce dernier voyage. Je ne crois pas être possédé par aucune manie d’imitation, et d’ailleurs, depuis long-temps, la mode n’est plus de l’esprit blasé. C’est bien réellement que je me sens fatigué, fatigué incurablement dans toutes les parties de mon ame; je n’ai échangé quelques regards avec les objets extérieurs qu’auprès de la demeure d’Oleski. Un peu avant d’arriver à cette maison d’où l’on domine tout le lac de Genève, j’ai penché la tête à la portière de ma voiture; il était près de minuit. Le ciel était sombre, un peu orageux, mais cependant éclairé çà et là par une lime invisible. Ce paysage, tout empreint de mystère et de deuil dans ses parures nocturnes, a failli m’émouvoir. J’ai cru que quelque écho endormi, quelque note lointaine, comme une voix de pâtre au fond d’une vallée, allait s’éveiller dans mon cœur. Je me suis trompé; rien n’a troublé le silence accablant dont j’étais rempli. nature ! me suis-je dit, tu es donc aussi une maîtresse dont on peut se lasser! C’est sur cette triste pensée que je suis entré dans la maison