Page:Revue des Deux Mondes - 1853 - tome 3.djvu/165

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vers de M. Fane, lequel se montre par-là le digne élève de son maître. Je citerai à ce propos un sonnet rempli de verve dédaigneuse, et d’une rare vigueur de ton. Ainsi qu’il arrive souvent aux meilleurs élans poétiques, le sujet ici est des plus simples. Il s’agit seulement d’un pauvre oiseau auquel on a appris à tirer de l’eau d’un puits fabriqué dans sa cage :


« Tu devrais à cette heure chanter la gloire de Dieu, malheureux ! tandis que te voilà enchaîné et forcé par un travail mesquin, disgracieux, à te procurer péniblement ce qui te suffit à peine pour vivre ! Et cela, pour distraire les regards hébétés d’un public d’imbéciles pour qui la nature ne vaut pas une paille, et qui ne savent apprécier que ce qui fausse ses lois et pervertit l’instinct de ses créatures ! Les grands bois t’attendent parés de toutes leurs feuilles ; c’est une limpide pluie de sons que tu dois tirer de ton bec, et non une misérable nourriture matérielle. Hélas ! tu ressembles en cela à ce barde inspiré de Dieu pour charmer le monde par ses chansons, et que le monde condamna à jauger des tonneaux de bière pour vivre, — à Burns, l’immortel, à Burns, à moitié mort de faim ! »


Les vers de M. Fane, ainsi que l’ont constaté du reste les critiques les plus sévères d’outre-Manche, se recommandent par de très remarquables qualités de maestria. Chez un tout jeune homme, chez un lauréat universitaire, cette richesse, cette infinie variété de rhythmes et cette aisance à manier la forme ont vraiment de quoi surprendre. Le volume de M. Fane se compose principalement de ce que l’on est convenu d’appeler des pièces fugitives ; cependant la plupart de ces pièces se relient ensemble par une même idée, par un souvenir douloureux, et le livre se pourrait fort bien intituler Kathleen, du nom de celle qui en a inspiré les trois quarts. Kathleen, c’est Elvire, et ici encore, à la façon dont le poète ose s’adresser à sa bien-aimée, l’influence de Shelley se reconnaît. Si le règne est passé chez nos voisins du sentimentalisme, du clair de lune, et du faux conventionnel en matière d’amour, on peut dire que nul n’y a contribué plus puissamment que Shelley. Ecoutez-le plutôt lui-même :


« Il est un mot trop souvent profané pour que je le profane ; il est un sentiment trop faussement dédaigné poux que tu le dédaignes… Je ne puis donner ce que les hommes appellent amour, mais n’agréeras-tu point le culte qu’offre le cœur au ciel et que le ciel ne rejette pas : le désir de l’insecte pour la lumière, de la nuit pour l’aube, le dévouement à ce qui s’éloigne de la sphère de notre tristesse ? »


L’amour chez Shelley est un culte, mais un culte passionné plutôt que mystique, et également éloigné du romantisme ossianique et de l’anacréontisme des poètes de la reine Anne. Ce qui mérite le nom de passion, c’est-à-dire la souffrance, le « mal d’amour » dans toute