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tes paroles. Parlez, lèvres adorées, quelles nouvelles m’apportez-vous ? »

Je noterai encore dans un sentiment également passionné, mais plus sombre, une élégie à l’ombre de Kathleen sur le retour de l’an nouveau :


« Kathleen, ton âme le sait, une année nouvelle ne peut désormais, que prolonger ma peine, et je n’attends d’elle aucune joie. L’année nouvelle, Kathleen, elle est vide de ma vie, étant ville de toi !… Ne jamais te revoir ! ne t’entendre jamais ! Jamais plus ne toucher aux trésors de la lèvre embaumée ! Hélas ! ne plus voir, même de loin, sa fleur épanouie, et repaître mes yeux d’un baiser défendu à ma bouche !… O monde, veuf de ton éclat, lourde et ténébreuse terre, noir tombeau, abîme d’insondable obscurité qui me retiens, moi vivant, et enfouis dans la sépulture mes désirs trépassés, que d’odieuses pensées la seule vue m’inspire ! Pour moi, les heures muettes se succèdent, mornes et funèbres, menant leur deuil de jour en jour, de mois en mois, leur deuil incessant autour d’une tombe où repose tout ce qui fut mon existence ! »


Cette dernière ligne seule suffirait pour démontrer la difficulté qu’il y a à faire comprendre certains talens littéraires par la voie de la traduction. Dans l’original, l’expression : — Bearing my dead life forwards on a bier, — est d’une hardiesse et d’une beauté vraiment surprenantes, tandis que, revêtue d’une forme qui lui est non-seulement étrangère, mais en quelque sorte antipathique, l’idée ne s’élève guère au-dessus de l’ordinaire. « Dans la mesure qu’un écrivain est purement national, dit l’Américain Longfellow, dans cette même mesure il voit se diminuer ses chances de renommée. Toute la célébrité d’un auteur est due à ses qualités non-patriotiques (his unpatriotic qualifies) [1]. » Ceci est amplement prouvé du reste par le peu de rapport qui existe entre la réputation des poètes de l’école saxonne proprement dite en Angleterre même et celle dont ils jouissent sur le continent. Depuis dix ans pour le moins, chez nos voisins le nom de Shelley brille d’un éclat unique, de cet éclat qui, en Allemagne et en Italie, entoure les noms de Dante et de Goethe, tandis qu’à l’heure actuelle encore, un Français eût-il à signaler le poète anglais par excellence, il nommerait à coup sûr et sans hésiter Byron. C’est qu’il ne suffit pas de bien posséder la langue de Goldsmith et de Swift pour apprécier les beautés de l’école nouvelle. Un des plus grands railleurs, des plus fameux wits de l’Angleterre, Thomas Hood, disait que « la

  1. Le nom de Longfellow se trouve bien à sa place ici ; car si d’un côté le talent de M. Fane offre plus d’un trait de ressemblance avec le sien, de l’autre l’auteur d’Evangeline et des Voix de la Nuit est ce que le shelleyisme a produit en Amérique de plus notable.