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dans le livre de Smith une place fort inégale : le premier, qui a péri, a laissé des plaques mystérieuses dont le contenu constitue le Livre d’Ether ; le second n’est guère mentionné qu’en passant ; le troisième fait le sujet véritable de la Bible nouvelle. Il se divise en Néphites et en Lamanites. Les Nephites sont bons, les Lamanites méchans. Les premiers se laissent corrompre à leur tour, et disparaissent en punition de leur faute. Les Lamanites seuls restent maîtres de l’Amérique. Ce sont les Indiens ou Peaux-Rouges.

Comment un homme aussi peu lettré que semble l’avoir été Smith a-t-il pu composer un pareil livre ? C’est ce qu’on ne saurait suffisamment expliquer. Il y a toujours dans l’origine des religions je ne sais quoi de mystérieux, d’obscur, qui empêche qu’on puisse rendre compte de bien des faits extraordinaires, et qui sert singulièrement la foi des fidèles. On prétend, et la chose parait vraisemblable, que Smith n’est pas l’auteur de son livre, c’est un roman qui fut jadis composé par un révérend Salomon Spaulding, dont l’imagination fut éveillée par la découverte d’antiquités américaines aux environs de New-Salem, où il habitait. Cela se passait vers 1812. Il prêta son manuscrit à ses voisins, qui donnèrent à ce roman le nom de Bible d’or (Golden Bible). L’auteur, par un artifice bien souvent renouvelé, supposait que ce livre était l’œuvre d’un des derniers descendans d’une race éteinte, et l’avait intitulé pour ce motif : Manuscrit trouvé (Manuscript found). Le roman fut remis à un imprimeur de Pittsbourg, en Pennsylvanie, du nom de Palterson. Celui-ci, qui trouvait sans doute le livre bizarre et jugeait qu’il était nécessaire d’avertir le public de la fiction, voulait une préface et un nouveau titre. Spaulding les refusa, et le manuscrit resta pendant longtemps oublié dans l’imprimerie de Palterson, où un certain Sidney Rigdom vint enfin le copier ; mais comment la copie passa-t-elle ensuite entre les mains de Smith ? C’est ce que nous ne savons pas parfaitement. Il n’y eut là du reste rien de bien inexplicable : Rigdom, qui parait avoir été aussi simple qu’ignorant, devint un des premiers disciples du nouveau prophète. Il en fut donc la dupe ou le complice. Toujours est-il que la femme, l’associé, plusieurs amis et le frère de Salomon Spaulding ont affirmé sous serment l’identité des principales parties du Livre de Mormon avec le Manuscrit trouvé. Quant à l’auteur, mort en 1816, il ne pouvait plus, bien entendu, déposer contre son plagiaire le prophète. Smith a dû faire subir au roman de l’innocent ministre un remaniement approprié à ses projets, et c’est ici que se montre son génie de faussaire. Les fautes grammaticales, les anachronismes, abondent dans le Livre de Mormon ; mais, nous le répétons parce qu’on nous semble avoir un peu trop déprécié la nouvelle Bible, toutes ces fautes disparaissent au milieu du récit, dont le fond captive l’attention. Le livre peut n’être pas entièrement approprié à notre esprit et à nos idées ; il l’est certainement au goût de plusieurs Américains. D’ailleurs, si les écrits de Smith ne sont pas tous d’une grande valeur littéraire, les Mormons ont heureusement rencontré un théologien qui a prêté à leur cause le secours de sa dialectique et de son érudition : c’est Orson Pratt, l’avocat par excellence de la nouvelle révélation. Cet apôtre, qui a organisé à Liverpool une agence d’émigration mormonienne, est un des amis du successeur de Smith, Brigham Young. C’est lui qui s’est chargé du soin d’abattre toutes les objections qui se sont dressées en foule