Page:Revue des Deux Mondes - 1854 - tome 5.djvu/664

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n’était pas moins difficile par rapport à l’église que relativement à la nation. On était en présence d’un clergé constitutionnel auquel il fallait imposer une rétractation de ses opinions et de ses actes, de quelque réserve qu’on entendit l’envelopper. On rencontrait de l’autre côté un sacerdoce décimé par le martyre, dont les chefs vivaient presque tous à l’étranger depuis dix années, et c’était de ces prélats aigris par la souffrance qu’il s’agissait de réclamer des sacrifices et jusqu’à des démissions qu’en aucun siècle le chef de l’église n’avait demandés à ses frères dans l’épiscopat.

Ces obstacles touchaient donc aux plus ardus problèmes de l’ordre spirituel comme aux intérêts les plus vivans créés par la révolution. Le vainqueur de l’Italie les affronta avec l’audacieux sang-froid qu’il portait sur le champ de bataille. En s’engageant dans cette œuvre, étrangère à son siècle comme à lui-même, on eût dit qu’il se sentait assuré du succès comme il l’était de ses destinées.

C’est ici qu’éclate en caractères visibles la grandeur de cette mission restauratrice de l’ordre européen, si pleinement acceptée alors, si malheureusement désertée depuis. Nous avons montré le premier consul remettant la révolution française dans les voies de 1789. Nous avons restitué au 18 brumaire son véritable caractère, celui d’une révolution bourgeoise et pacificatrice au dedans comme au dehors. Le général Bonaparte avait rétabli la sécurité intérieure ; il venait de signer la paix continentale, qu’allait suivre la paix maritime ; il était parvenu, au sein de cette société presque dissoute, à établir, sur la valeur toute personnelle des hommes et l’assimilation de tous les services publics, une sorte de hiérarchie sociale dont la légion d’honneur allait devenir l’éclatant symbole ; son gouvernement avait reconstitué l’administration, relevé le crédit, donné aux transactions une impulsion jusqu’alors sans exemple. Tant et de si fécondes idées, consacrées par un code destiné à les perpétuer dans la suite des générations, expliquent les applaudissemens continus que prodiguaient à l’infatigable initiative de Napoléon les hommes vivant par la propriété, par l’industrie, par l’intelligence ; mais en signant le concordat, ce hardi mortel prit tout à coup vis-à-vis des classes qui servaient de point d’appui à son gouvernement une autre situation. Sans déserter l’intérêt de la bourgeoisie, qu’il comprend au contraire mieux qu’elle-même, il la froisse dans ses plus indomptables préjugés, et lui impose de sa suprême autorité un acte qui est la condamnation de tout son passé et presque de son avenir. La bourgeoisie française avait perdu le pouvoir en 1791, pour avoir, dans les questions religieuses, satisfait ses passions aux dépens de ses véritables intérêts [1],

  1. Voyez la Bourgeoisie et la Révolution française, Revue des Deux Mondes, livraisons des 15 février, 15 mai, 15 juin, 15 novembre 1850.