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tout simplement un effet de la lassitude, selon son principe favori. Odieuse anatomie d’un cœur qu’on a déchiré, et dont on étudie avec une froide curiosité les derniers battemens et les apaisemens magnanimes ! Le détracteur de tout noble sentiment examine en badinant d’où vient qu’on ne le hait plus ; il ne peut admettre qu’une âme naturellement grande, et encore agrandie par le christianisme, soit capable de finir par accepter volontairement le déshonneur comme une sévère mais juste punition, et de pardonner pour être pardonnée à son tour ; il ne croit pas plus au pouvoir de la religion qu’à celui de la vertu ; il calomnie Mme de Longueville jusque dans ses derniers sacrifices ; il y cherche le sujet d’une maxime nouvelle, à l’honneur de la lassitude, de la paresse, dont la prétendue puissance étonnait si fort Mme de Schomberg[1]. La maxime paraît déjà dans la lettre, il n’y manque plus que le trait et la pointe.


« À La Tesne, le 21 juin (1662)[2].

« J’étois assez persuadé que vous trouveriez des raisons pour justifier votre silence ; mais je ne croyois pas que vous voulussiez en mesme temps me reprocher de manquer de soin pour vous et de curiosité pour savoir l’état où vous avez trouvé la personne que vous avez vue depuis peu. On m’en a dit des choses si différentes sur les sentimens qu’elle a pour moi, que j’avoue que vous m’obligerez sensiblement de me dire sans façon ce que vous en avez remarqué ; car, à vous parler franchement, je ne puis comprendre qu’une personne qui donne tous les jours des marques d’une piété si extraordinaire ait mieux aimé prendre le parti de se plaindre de moi avec aigreur et de m’accuser d’avoir fait un ouvrage qu’elle cognoist bien que je n’ai pas fait, que d’adjouster foi au tesmoignage que vous lui en avez rendu. Ce que je vous en dis ne changera jamais rien à la conduite respectueuse que je me suis imposée sur son subject ; mais je voudrais bien scavoir par une personne qui voit comme vous les replis du cœur quels sont ses véritables sentimens pour moi, je veux dire si elle a cessé de me haïr par dévotion ou par lassitude, ou pour avoir cognu que je n’ai pas eu tout le tort qu’elle avoit cru. Enfin je vous demande de m’apprendra ce qui vous a paru là-dessus [3]. »


Au reste, il ne faut pas s’étonner que La Rochefoucauld aille chercher jusque dans le fond du cœur de Mme de Longueville la matière d’une maxime sur la vraie cause de la fin de la haine, car nous trouvons dans les portefeuilles de Valant un papier de la main de La Rochefoucauld où Mme de La Fayette pourrait bien être intéressée et

  1. Voyez la deuxième partie de cette étude, livraison du 1er février, p. 461.
  2. Portefeuilles de Valant, t. II, p. 265 ; Œuvres de La Rochefoucauld, p. 446.
  3. Et ailleurs : « Tout ce que j’apprends de cette morte dont vous me parlez me donne une curiosité extrême de vous en entretenir. Vous savez que je ne crois que vous sur de certains chapitres, et surtout sur les replis du cœur. » Ibid.