Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 10.djvu/1326

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pour traverser sans péril une crise redoutable en conservant aux yeux des puissances occidentales le mérite d’une alliance d’opinions, et aux yeux de la Russie le mérite d’une immobilité de fait ? Est-ce au contraire une politique sérieuse, fondée sur le sentiment des intérêts généraux de l’Europe et des intérêts particuliers de l’Autriche, décidée à accepter la responsabilité d’une résolution fermement et mûrement délibérée ? Pour l’Autriche, à tout prendre et en épuisant toutes les combinaisons, il y a trois systèmes en présence. Devant le refus obstiné de la Russie d’accéder à toute condition de paix, elle peut donner à l’alliance du 2 décembre toute sa force en prenant un rôle actif dans la guerre, et en joignant ses années aux années occidentales. Ce serait évidemment la conduite la plus simple, la plus logique, la plus conforme, nous ne dirons pas aux engagemens positifs du cabinet de Vienne, mais tout au moins à ses obligations morales aussi bien qu’à ses intérêts de grande puissance à demi orientale. Il ne faut point se dissimuler cependant que le gouvernement de l’empereur François-Joseph parait peu disposé jusqu’ici à prendre, du moins immédiatement, cette hardie et nette attitude. Un autre système d’une nature tout opposée serait de désarmer et de se rejeter dans cette neutralité qui est l’idéal ou la chimère de la Prusse ; mais est-ce là réellement la politique du cabinet de Vienne ? L’Autriche ne s’est-elle avancée sur le terrain de la défense européenne que pour rétrograder jusqu’à une indifférente inaction ? Et n’a-t-elle pris le premier rôle en Allemagne que pour se subordonner aujourd’hui à la Prusse ? Ce n’est point là sans doute sa pensée : elle n’est point neutre, parce qu’elle ne peut pas l’être, parce que tous ses intérêts aussi bleu que ses engagemens la placent à côté des puissances occidentales, parce que dans ce moment encore elle occupe deux provinces turques, en vertu d’un traité avec la Porte, pour garantir l’intégrité de l’empire ottoman. Toutes les fois que l’occasion s’est offerte, l’Autriche a décliné ce rôle de neutralité entre la Russie et l’Occident, et il y a peu de jours, lorsque le cabinet de Saint-Pétersbourg, par sa dépêche à M. de Glinka, offrait aux états allemands pour prix de leur neutralité le maintien de ses concessions sur les deux premiers points de garantie, le cabinet de Vienne rappelait à l’Allemagne qu’elle s’était approprié les quatre conditions de paix. Cette position de neutralité ne serait point facile d’ailleurs pour l’Autriche. À quel titre désormais resterait-elle dans les principautés ? Le cabinet de Vienne ne l’ignore pas, et bien qu’on en ait dit, il n’est pas près sans doute, il faut l’espérer du moins, de réduire l’effectif de son armée. C’est une intention qu’on a pu lui attribuer, mais qu’il n’a point manifestée encore.

Non, l’Autriche ne sera point neutre, dit-on ; elle n’entrera point davantage comme partie active dans la guerre : elle gardera la position d’expectative où elle s’est tenue jusqu’ici, alliée des puissances occidentales sans leur prêter son concours, disputant à la Russie une paix qui lui aura coûté plus de dépêches que de soldats, et attendant les événemens pour se prononcer. Or on peut se demander ici quels sont ces événemens qui auront la vertu de déterminer la conviction de l’Autriche, lorsqu’elle ne voit point un motif suffisant d’intervention dans le refus obstiné de la Russie de souscrire à des conditions de paix que M. de Buol lui-même a déclarées parfaitement légi-