Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 12.djvu/1224

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sous le pied qui la presse, puis se relève aussitôt. Cette terre qui tressaille, cette terre sensitive en quelque sorte, est connue des habitans, qui disent d’elle : Het land leeft, voilà une terre qui vit.

L’extraction de la tourbe fournit du travail à des milliers de bras. Presque toute la population de la Hollande se chauffe avec cette terre ; combien d’habitans en vivent ! Le mode du chauffage n’est point, étranger aux mœurs ni à la vie domestique des nations. Un ami de Walter Scott nous racontait avoir entendu répéter souvent au célèbre romancier : « Dites-moi comment, un peuple se chauffe, je vous dirai qui il est. » Les anciens avaient bien compris ces rapports, eux qui firent du foyer, focus, le symbole religieux de la famille. Avec un sens admirable, ils avaient placé les dieux dans cet endroit de la maison autour duquel se serrent et se concentrent les plus tendres affections du cœur humain. Le coin du feu est chez toutes les nations de l’Europe le siège des relations intimes ; mais c’est surtout dans la vie des peuples du Nord que le foyer joue un rôle principal et délicat. Là l’homme, obligé de faire la lumière et la chaleur, a mis dans cette œuvre journalière une étincelle des sentimens qui poétisent l’existence. Aux veillées d’hiver se rattachent les plus doux souvenirs et les tableaux les plus touchans de la félicité domestique. Les traits graves de l’aïeul, les joues rouges des petits enfans, le sourire furtif des amoureux, tout, cela s’éclaire saintement à la lueur de ce soleil artificiel qui réchauffe et délasse des travaux de la journée. Le bien-être du foyer, qui contraste si fort avec les intempéries de l’air ambiant et les rigueurs du climat, contribue à développer dans le Nord la vie d’intérieur. En Hollande, cette contrée où tout est particulier, le chauffage ne devait point ressembler à celui des autres nations. Virgile, ce grand peintre des mœurs rustiques, a remarqué tout ce qu’avait d’intéressant et de poétique la fumée qui s’élève vers le soir d’un toit de chaume. Dans les Pays-Bas, les cheminées fument plus qu’ailleurs. Combien de fois, dans les plaines sans fin de la Drenthe et de l’Overyssel, ne me suis-je point arrêté à regarder les nuages épais et blancs que dégageait dans le ciel un modeste feu de tourbe ! Ces toits de chaume ou de gazon ainsi panachés faisaient rêver à toutes les joies tranquilles de la nature. La fumée qui monte le soir vers le ciel est, si on l’ose dire, la prière de la maison. On peut même trouver un rapport entre la nature du combustible et le caractère des Hollandais. La meilleure tourbe s’enflamme difficilement ; l’étranger, dont les membres sont raides de froid, supporte avec peine les lenteurs de ce feu domestique. Aussi plus d’un a-t-il vu dans cette combustion pénible une image de la patience batave, hollansche patientie. La tourbe prend malaisément le feu ; mais une fois qu’elle l’a conçu, elle le garde et le retient longtemps, symbole encore en