Page:Revue des Deux Mondes - 1855 - tome 12.djvu/1257

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ni l’argent qui manquent, c’est qu’il n’existe pas de canal suffisant pour recevoir les navires de grand modèle. Les vaisseaux ordinaires rencontrent déjà toute sorte de difficultés avant d’arriver à la mer. La ville de Groningue obligeait jusqu’ici, dans l’intérêt de ses chantiers, les bâtimens construits dans les colonies à passer sans mâts sous ses ponts bas et immobiles ; les navires étaient gréés dans la ville même, ce qui constituait pour la population urbaine une source de travail et de prospérité. Aujourd’hui cependant la résistance municipale est vaincue ; on commence à construire des ponts tournans, et bientôt les vaisseaux traverseront la ville avec leurs mâts. L’ardeur des colonies réduit tous les obstacles. Lorsque, il y a quelques années, il fut question d’introduire en Hollande des lois plus libérales sur la navigation, la plupart des chantiers nationaux s’émurent et s’effrayèrent ; les colonies s’écrièrent : « Ouvrez les mers, nous lutterons ! » Et en effet elles ont su soutenir la concurrence avec succès. On grand développement moral s’appuie sur cette prospérité matérielle, dont la première cause, ne l’oublions pas, a été l’extraction de la tourbe. On rencontre dans ces colonies une institution pour renseignement moyen et dix écoles pour l’enseignement primaire.

De la province de Groningue à la province de Drenthe, en quelques heures tout change. Vous rencontrez bientôt des champs éternels de bruyères. Au moment où je les ai visités, ces champs de bruyères étaient en fleur. Un rouge foncé courait à la surface d’un sol noirâtre. Cette végétation stérile ne réjouit pas les regards de l’économiste, mais elle a pour les yeux de l’artiste un charme sauvage que ne remplacent point les plus belles cultures. Souvenez-vous d’ailleurs que nous sommes en Hollande, et qu’ici on ne laisse rien perdre des moindres présens de la terre. Les habitans de la Drenthe coupent les bruyères pour faire des balais. Dans ces landes, sur les propriétés indivises, paissent des troupeaux de dix-huit cents à deux mille moutons, confiés à la garde d’un seul berger. La bruyère verte est tondue par les hôtes à laine, la bruyère fleurie est butinée par les abeilles. Ces abeilles sont amenées de la province de Groningue. Quand la floraison des colzas est terminée, elles viennent cueillir le miel sur les bruyères en fleur ou sur les champs de sarrazin. Cette habitude, de déplacer les ruches selon les époques de l’année et selon l’épanouissement de chaque fleur champêtre est commune à toute la Hollande. J’ai rencontré sur le Zuiderzée des abeilles voyageuses qui traversaient la mer dans des bateaux et qui allaient ainsi visiter les diverses campagnes de la Hollande à mesure qu’elles se paraient de leurs bouquets de fête. Les landes de la Drenthe, inexorablement plates, s’étendent à perte de vue : après la bruyère,