Page:Revue des Deux Mondes - 1856 - tome 3.djvu/174

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


titre glorieux de Prithivi-Râdja, roi de la terre, que portait encore le dernier souverain de Delhi, détrôné par Mahmoud le Gaznévide au commencement du XIe siècle.

La protection des peuples, qui est le premier devoir du kchattrya, s’accorde assez mal avec l’amour des combats. Aussi la guerre est-elle regardée comme un fléau par le législateur des Hindous, et il recommande de l’éviter par tous les moyens. — Dans les entreprises des mortels, remarque-t-il en passant, il faut toujours faire la part du destin. Et qui peut s’assurer d’avoir pour soi cette divinité inexorable ! — Mais il y a aussi dans toutes nos actions la part de la prudence et de l’habileté. Assurer la paix, affermir sa puissance par des négociations, agrandir son territoire et son influence, sans tirer l’épée, si cela est possible, telle doit être la constante préoccupation d’un roi. Des armées bien entretenues, bien disciplinées, le feront respecter des princes ses voisins ; il lui suffira de menacer pour être craint et de parler pour être obéi. Il aura soin de choisir des alliés moins puissans que lui et qui aient intérêt à sa propre élévation. Surtout qu’il se tienne en garde contre l’ambition, qu’il ne se laisse pas séduire par la soif des conquêtes, par un vain amour de la gloire. Est-ce en faisant couler à flots le sang de ses sujets qu’un roi protège ses peuples, et qu’il mérite d’être appelé leur père ? Mais s’ils sont attaqués par un ennemi redoutable, s’il s’agit de repousser une invasion, le guerrier-roi n’écoutera plus que son courage. Ici encore, il y a place pour la prudence, et la témérité ne doit pas être prise pour synonyme de bravoure. Supposons une guerre malheureuse, une succession de revers et de défaites. Salus populi suprema lex, disait-on à Rome ; dans l’Inde, l’axiome est différent : c’est le salut du souverain qui est la loi suprême. Au fond, la même idée se retrouve, puisque chez les peuples constitués en monarchie le souverain représente au plus haut degré la nationalité d’un pays : Le prince hindou doit sacrifier d’abord ses richesses pour sauver sa famille, puis sacrifier sa famille avec ses richesses pour sauver sa personne. Serré de près par ses ennemis, abandonné de ses alliés, il risquera sa vie pour le salut de ses sujets. Le moment est venu de se conduire en héros, mais toute chance encore n’est pas perdue. On a vu de grandes armées longtemps victorieuses subitement arrêtées et vaincues par une armée plus faible réduite au désespoir. Enfin, si les dieux se déclarent contre lui, si son heure est arrivée, que le roi combatte un beau combat[1], et qu’il meure. Sa récompense sera la vie éternelle promise au kchattrya qui périt les armes à la main en protégeant ses peuples.

  1. Livre vii, commentaire de la stance 176.