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que le château ne tombât pas en des mains absolument étrangères.

Quand M. Nevil la vit ainsi décidée à n’accepter aucun expédient dilatoire quand il lui fut démontré que, faute d’en finir sur-le-champ, il perdrait sans doute une occasion depuis longtemps attendue et guettée, il n’osa plus hésiter. Une promesse de vente fut dressée en quelques minutes, et miss Grisell, remontant à cheval sans tenir compte ni de la neige qui tombait à gros flocons, ni des instances de son cousin, qui voulut en vain lui faire rompre le pain de l’hospitalité, partit au grand trot. Elle emportait avec elle un fort à-compte sur le prix stipulé.

— Venu par une femme, il s’en va par une femme ! murmura-t-elle en mettant pied à terre devant le vieil édifice. Les Randal ne sont plus les Randal de Thorney. Ah ! Godfrey ! Godfrey !… Mais l’honneur avant tout !…

On fut généralement étonné de voir miss Randal, son château devenu la propriété des Nevil, s’établir dans une chaumière au bas du village. Quant à l’argent qu’elle s’était procuré, on vient de voir comment, il ne fut pas malaisé de savoir ce qu’il était devenu. On n’entendait parler que des folies de Godfrey. Un jour il poussa l’extravagance jusqu’à insulter grossièrement son colonel. Traduit devant une cour martiale, il fut privé de son grade et chassé de l’armée. On annonça tout aussitôt qu’il avait quitté l’Angleterre. Peu après, on vit se fermer le cottage habité par miss Grisell, et nul ne douta qu’elle n’eût suivi, dans l’exil qu’il s’imposait, ce frère qu’elle n’avait pu préserver du déshonneur.

Bien peu de temps auparavant, Percival, le cadet des deux frères, avait obtenu un bénéfice ecclésiastique dans un district assez éloigné, et s’était aussitôt marié. Sa vie était, de tout point, l’opposé de celle qu’avait menée Godfrey. Mary Marchbank, sa femme, lui donna de nombreux enfans qui, dispersés peu à peu de tous côtés, embrassèrent diverses professions, et s’établirent à leur tour, donnant de nombreux rejetons à l’ancienne tige des Randal. Leur père était déjà vieux lorsqu’on vit reparaître miss Grisell. Godfrey était mort, et après de lointains pèlerinages, lasse de traîner sa vie sous des cieux étrangers, pauvre désormais, en proie à cette ineffaçable douleur qui suit la ruine définitive d’une espérance unique, d’une affection à laquelle on s’est voué sans réserve, elle revenait veuve de tout orgueil, résignée, muette. Jamais elle ne parlait des vingt années qui venaient de s’écouler ainsi. On comprenait, on respectait ce silence, expliqué par de pénibles souvenirs, et personne ne s’avisa de l’interpréter autrement qu’il ne convenait. Les enfans de Percival se cotisèrent pour faire à leur tante une modique pension qui lui permît de