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l’aoul habité par Chamyl que vers quatre heures du matin. Devant la maison où se tenait l’iman était un poste de murides. L’interprète se fit reconnaître, et on l’introduisit chez l’iman, qu’il trouva étendu sur un tapis et entouré de coussins devant une cheminée dont le feu pétillait. Il tenait à la main un chapelet.


« — Comment ! lui dit Gramof, vous ne dormez pas, iman ?

« — Tu m’as privé de sommeil cette nuit. Je t’attendais.

« — La nuit est sombre ; mais pourquoi m’avez-vous fait appeler ? Les princesses sont peut-être malades.

« — Non, je suis fâché contre toi. Nous avions commencé l’affaire à nous deux, et c’est avec toi que je voulais la finir. Pourquoi, depuis trois semaines que tu es à Kasaf-Yourt, n’es-tu pas venu me voir ?

« On servit du thé, et Chamyl continua en ces termes :

« -— Voici, mon Isaï-Bek, pourquoi je t’ai fait venir. Avant tout, je veux te remercier. Je sais tout : tu as été au-devant de mon fils, tu ne l’as pas quitté, et tu t’es bien conduit à son égard. Ensuite je voulais te dire que demain est un grand jour. Demain nous allons faire la paix avec les Russes : c’est pourquoi il faut que tout soit bien réglé. Je voulais te dire encore que si, contrairement aux convenances, je suis venu à la rencontre de mon fils, c’est pour accompagner nos chères prisonnières et pour empêcher tout ce qui pourrait arriver de fâcheux pendant l’échange. Aussitôt qu’il fera jour, je réunirai tous les naïbs et leur ordonnerai de ne point franchir d’un pas les frontières. Là où se trouvent de grands personnages doit régner la justice. Peux-tu me répondre que je n’aie à craindre pour ma part aucune trahison des Russes ?

« — Vous pouvez en être certain.

« — Et mon fils, reprit Chamyl après une pause, se porte-t-il bien ?

« — Dieu merci, il est en bonne santé.

« — On dit qu’il ne sait plus un mot de tatare ?

« — C’est vrai ; il habite la Russie depuis tant d’années. Ne le lui reprochez pas : il saura bientôt parler votre langue comme autrefois.

« — Sois sûr que je le laisserai vivre à sa guise. Tout ce que je demande, c’est qu’il reste auprès de moi.

« Chamyl revint ensuite sur la crainte qu’il avait d’être trompé par les Russes. L’interprète le rassura de nouveau, et Chamyl l’interrompit pour lui demander des nouvelles du siège de Sébastopol.

« On tient ferme des deux côtés, lui répondit Gramof, rien n’est encore fini.

« — Comment ! dit Chamyl, trois tsars, ne peuvent pas prendre une forteresse en huit mois ! Après cela, moi, j’ai le droit d’être fier de tenir tête à la Russie depuis tant d’années. Il est vrai que je le dois surtout aux forêts de ma Tchétchénie et aux précipices de mon Daghestan.

« Les deux interlocuteurs causèrent ainsi jusqu’à six heures. L’interprète demanda à Chamyl l’autorisation de voir les princesses ; Chamyl la lui accorda, mais à la condition qu’il viendrait le revoir. Après avoir rassuré les princesses, que son arrivée avait effrayées, Gramof alla retrouver Chamyl. Celui-ci dit que l’échange allait se faire immédiatement, et chargea un naïb