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serait morte. Pauvre bonne vieille, elle ne sait pas de combien peu il s’en est fallu qu’elle ne vît une fois encore sortir de la famille cet édifice consacré à ses yeux par tant de glorieux souvenirs.

Peu de semaines après cet événement inattendu, Laura donnait le jour à un fils. Dieu sait quelle joie, quelles félicitations, quels projets ambitieux l’accueillirent I Hugh écrivit à la tante Thomasine et lui donna le programme des fêtes qui devaient annoncer aux habitans de Thorney la naissance de l’héritier présomptif. Laura, confinée dans son lit, trompait l’ennui des heures par mille et mille conjectures. Elle faisait et refaisait sur divers plans l’éducation de son fils ; elle lui choisissait une femme ; elle le voyait militaire quand il se démenait dans son berceau, magistrat quand il siégeait gravement sur les bras de sa nourrice. Un soir qu’elle et son mari avaient fait assaut de prévisions plus ou moins bizarres et s’étaient abandonnés à des rêves sans fin, la garde-malade entra dans la chambre, presque fâchée et protestant que « monsieur fatiguait madame. » Hugh, acceptant cette impérieuse gronderie, se leva pour s’en aller. — Restez encore, lui dit Laura tendrement ; et tandis qu’il était penché sur elle, lui donnant le baiser d’adieu, elle murmura tout bas à son oreille quelques mots qui ne vinrent pas jusqu’à moi. J’en pénétrai à peu près le sens en voyant mon frère, attristé tout à coup, remonter, sans me dire un mot, dans son appartement, où il s’enferma.

Le lendemain, Laura était plus faible qu’on ne devait s’y attendre. Cet état de langueur s’aggrava notablement en vingt-quatre heures. Dans la soirée du troisième jour, il nous fut démontré, à tous, qu’elle allait nous être enlevée.

Un de nous, immobile comme une statue devant cette implacable nécessité, semblait accuser la justice d’en haut et maudire Dieu. La pauvre jeune mère au contraire acceptait l’arrêt fatal et courbait humblement la tête sous la volonté du Père céleste. Son mari était près d’elle au moment où se voilèrent les beaux yeux qu’elle tenait fixés sur les siens. Lui seul entendit ses dernières paroles. Je le vis, après l’avoir doucement replacée sur l’oreiller d’où ses bras l’avaient soulevée, s’affaisser, privé de connaissance, auprès d’elle. Je posai à portée de sa main la Bible qu’elle lisait encore quelques heures auparavant, et les laissai l’un à l’autre…

Le soir même arrivaient les félicitations de la tante Thomasine.

Mon frère demeura quelque temps comme foudroyé. Il ne pouvait se faire à son isolement : il ne comprenait pas cette séparation subite et suprême. Assis près de son feu, en face de ce fauteuil maintenant vide, où jadis s’asseyait Laura, il lui venait à chaque instant d’étranges hallucinations qu’il me priait de lui expliquer. — Dites-moi,