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dès qu’elles leur paraissent malaisées à soutenir. Aussi ne faut-il pas espérer les instruire par la dialectique ; quelque force qu’on y déploie, tout ce qu’on peut obtenir, c’est qu’ils disent : « Cet homme fait bien son métier. » Il est inutile de s’adresser à leur esprit ; mais en parlant à leur cœur, on obtient des succès véritables, efficaces et même faciles. Ils ne songent qu’à l’argent, ils ne connaissent que le son de l’or ; cependant, lorsqu’une voix émue fait vibrer en eux les noms de patrie, de famille, de charité, d’amour de Dieu, cette musique toute nouvelle, pleine d’harmonie, de calme et de bonheur, les enchante, les attire, les amène au pied des autels. Ils sentent qu’il y a quelque chose de plus beau et de plus doux que le commerce et la richesse ; ils s’aperçoivent qu’ils ont un cœur, et que ce cœur a des devoirs et des besoins ; c’est une source obstruée, non desséchée, qui s’épanche dès qu’une main pieuse écarte les pierres que la vie pratique y a accumulées.


VI. – LE RETOUR A CASTROVILLE.

Je trouvai à la Nouvelle-Orléans une lettre de l’abbé Dubuis qui me pressait de revenir au plus vite à Castroville, où le choléra, sévissant de nouveau, l’accablait de travail. Je fis à la hâte mes dernières visites de quêteur ; j’emballai les vases de fleurs, linges, ornemens d’église, cadeaux de toute sorte, et je m’embarquai pour Lavacca. Charles me rejoignit à Galveston. Nous nous rendîmes de Lavacca à Indian-Point, espérant y trouver plus aisément un conducteur et une charrette pour transporter nos bagages à Castroville. Nous fîmes marché avec un Allemand et j’écrivis aussitôt au missionnaire de Victoria, le père Fitz-Gerald, que nous serions bientôt dans sa ville, et qu’on tînt prêts nos chevaux, que nous avions laissés en venant. Comme nous nous acheminions sous une température insupportable (c’était au commencement du mois d’août), nous vîmes courir en face de nous un petit tilbury conduit par un nègre et mené à grande vitesse par un cheval lancé au galop. Le tilbury s’arrêta près de notre charrette, et le nègre me demanda : « Etes-vous le père Domenech ? — Oui. — Alors venez vite ; le père Fitz-Gerald se meurt à Victoria. — Comment ? qu’a-t-il donc ? lui dis-je, accablé par une si douloureuse nouvelle ; — Il a été en mission à Corpus-Christi, sur le golfe du Mexique ; les pluies l’ont mouillé ; il est revenu malade, et, ce matin il m’a envoyé vous chercher pour recevoir de vous les derniers sacremens. » Je montai dans le tilbury, qui repartit à fond de train. Je vis une panthère énorme sur le bord du chemin, elle avait bien cinq pieds de la tête à la queue ; mais notre cheval était si animé,