Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/13

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enfant, et si je venais à mourir, je te laisserais peut-être des dettes pour tout héritage. Le peu que nous possédons suffit à peine à nous faire vivre Je suis vieux, que Dieu me retire de ce monde, et te voilà seule, sans appui, sans fortune !…

— Vous êtes encore fort et plein de santé, mon père, répliqua Gretchen. Pourquoi voir les choses en noir ? Je m’aiderai, et le ciel m’aidera. Comment feront donc les pauvres filles comme moi qui restent au pays ?

— Tu veux dire : Je ferai comme les autres, je me marierai… Et puis après ?

Gretchen baissa la tête et ne répondit pas.

— Et puis après ?… La famille vient, on contracte des dettes et on traîne la chaîne toute sa vie. Est-ce que quelqu’un aurait déjà pensé à toi par hasard ? Ce n’est pas le grand Ludolph, le mécanicien, un bon garçon, mais qui cache les qualités de son cœur sous une enveloppe un peu rude. Ce n’est pas le gros Ludwig, le fils du cabaretier ; ces gens-là ne recherchent que les filles riches. Encore moins serait-ce le petit Max, le fils du maître d’école,… un bon sujet, bien élevé, qui ne manquera pas de fortune ; mais il n’a point d’état, et il m’a tout l’air de rêver aux étoiles. Je n’en vois guère d’autres autour de nous.

— Qui vous parle de cela, mon cher père ? reprit Gretchen en se détournant pour essuyer une larme. Je suis née ici, je me plais dans ce pays, où j’ai grandi, et je voudrais y vivre…

Le soleil se couchait derrière des nuages diaphanes qui se teignaient des nuances les plus variées, depuis le rouge pourpre jusqu’au rose le plus tendre ; les oiseaux redoublaient de vivacité dans leurs chants, et le parfum des fleurs s’exhalait partout de la terre attiédie. La nature semblait se revêtir de sa plus riche parure pour plaire à l’homme et lui donner confiance en la bonté divine. Le père et la fille, diversement agités par leurs pensées, demeurèrent quelque temps silencieux devant le magnifique spectacle d’un ciel serein éclairant de sa lueur affaiblie un vert horizon largement ondulé. Le petit champ, le jardin et la maisonnette, encadrés dans ce tableau charmant, leur paraissaient plus riants que jamais ; le printemps se reflétait partout, et chaque brin d’herbe balancé par le vent du soir semblait saluer au passage le vieux paysan et sa fille, qui s’étaient mis à se promener dans les étroites allées du parterre.

— Pour moi, pensait tout bas le vieillard, je ne puis plus prendre racine ailleurs ; il est trop tard pour recommencer à vivre. Ce petit domaine, déjà échancré par des emprunts, va se convertir bientôt en un peu d’argent qui tiendra dans le creux de ma main. Il faut donc tout vendre, les arbres que j’ai plantés, cette terre que j’ai remuée