Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/32

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— Il faut des émotions, mon ami, dit Max en souriant ; le cœur ne vit que de cela. Figure-toi qu’il nous arrive une tempête, une de ces tempêtes magnifiques comme les poètes aiment à les décrire.

— La moitié de l’équipage périt ; des hommes énergiques, pleins de force et de vie, trouvent la mort dans les flots, et laissent des veuves et des orphelins en proie à la misère…

— Tu n’y es pas, reprit Max ; si l’on s’arrêtait à ces désespérantes vérités, il n’y aurait plus de poésie sur la terre. Figure-toi une tempête qui nous pousse à la côte. La désolation se répand à bord du navire, les femmes jettent les hauts cris ; Gretchen, éplorée, me supplie de sauver son père et de l’arracher elle-même à la mort… Voilà tout un drame, tout un roman esquissé et achevé en quelques heures !

— C’est donc un roman que tu es venu chercher ici ? demanda Ludolph en regardant Max avec étonnement.

— Pourquoi pas ? répondit Max ; j’ai bien quelques affaires à régler dans le Missouri, une succession à recueillir du côté de ma mère, et qui me permettra de continuer mes voyages. L’Amérique est curieuse à explorer ; il y a là des solitudes pleines de majesté et de mystère, qui présentent à l’esprit une image de la nature telle que Dieu la lit pour plaire à l’homme ; mais ce n’est pas là le pays qui convient à ceux qui savent apprécier à sa valeur la civilisation de notre vieille Europe.

Ludolph s’était arrêté près de Max ; il l’écoutait parler, et une douloureuse surprise se peignait sur son visage. Après un moment de silence, il se pencha vers son compagnon de voyage et lui demanda d’une voix émue :

— Tu n’aimes donc pas Gretchen ? Moi qui croyais que tu avais tout quitté pour la suivre ! moi qui t’en voulais à cause de cela !

— Tu l’aimes donc, toi ? répliqua Max, au lieu de répondre à la question de Ludolph.

— Tu as des paroles qui déroutent, dit tristement Ludolph, et je ne puis démêler où tendent tes actions. Si j’aime Gretchen !… Je n’ose me l’avouer. Quand j’ai su qu’elle allait abandonner le pays, j’ai senti que je n’y pourrais plus rester, et j’ai résolu d’aller m’établir sur les bords de l’Ohio, dans la colonie allemande où son frère s’est rendu il y a quelques années. Ah ! j’étais parti content ; je faisais mon roman, moi aussi, le roman de toute ma vie… Depuis que tu as paru sur le navire, tout est changé.

— Fallait-il donc qu’elle restât perdue, enfouie dans la foule des passagers, tout exprès pour te plaire ?… La beauté a ses privilèges, mon garçon, et Gretchen mérite bien une place à part.

— Oh ! oui, continua Ludolph, elle mérite une place à part ; mais c’est toi qui la lui as donnée, et, en l’élevant ainsi, tu m’as abaissé :