Page:Revue des Deux Mondes - 1857 - tome 10.djvu/33

La bibliothèque libre.
Sauter à la navigation Sauter à la recherche
Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


j’étais son égal, et je sens bien qu’elle est au-dessus de moi maintenant. Quand elle parle, quand elle regarde autour d’elle, quand elle réfléchit, ses paroles, ses regards et ses pensées passent au-dessus de ma tête. Tu l’as mise au régime de tes propres idées…

— C’est un charmant objet d’étude que de suivre les progrès de l’intelligence d’une jeune fille chez qui l’esprit s’éveille à peine. Chaque pensée nouvelle illumine d’un éclat radieux ce visage plein de grâce et de fraîcheur auquel manquait seul le rayon intérieur. Ne trouves-tu pas que Gretchen embellit chaque jour ?

— Oh ! non, tu ne l’aimes pas ! s’écria Ludolph ; quand on aime, on ne s’arrête pas à ces subtilités-là… Tu ne l’aimes pas, et tu l’as trompée… Elle est pour toi comme un miroir dans lequel tu cherches à voir le reflet de ta personnalité… Ah ! si elle le savait, si elle le comprenait !…

— Va le lui dire, répliqua Max avec un sourire ironique ; je n’y perdrai rien, et tu n’y gagneras pas grand-chose.

Il y avait dans l’accent avec lequel Max prononça ces dernières paroles une expression de dédain qui ralluma les colères de Ludolph. Incapable de lutter d’arguments contre un esprit subtil qui lui échappait toujours et se retournait menaçant vers lui comme la tête d’un serpent, il éprouvait une terrible velléité de secouer avec ses bras nerveux ce jeune homme au corps frêle qui le bravait et l’humiliait. Sous la douceur apparente, sous la placidité rêveuse du visage de Max, il découvrait un cœur sec et une froide réflexion qui l’effrayaient. En proie à une agitation violente, il s’était appuyé contre le bastingage, comme s’il eût voulu prendre son élan et bondir sur Max. Tout à coup un bruit semblable à celui de la foudre éclata sur sa tête. La grande voile, qui frémissait depuis le matin sous l’effort des rafales se succédant sans relâche, venait de se déchirer dans toute sa longueur. Les lambeaux de toile, battus par le vent, frappaient contre la vergue, et des matelots accourus à la voix du capitaine s’élançaient sur le mât, tandis que d’autres carguaient la brigantine, accompagnant leurs manœuvres de ces cris rauques et inarticulés qui ressemblent à des clameurs désespérées. Cet incident assez sérieux interrompit la conversation des deux passagers. Ludolph, sans rien répondre, gagna rapidement l’avant du navire, afin de laisser le champ libre aux gens de l’équipage.

— Jeune homme, lui cria le capitaine, un coup de main, s’il vous plaît. Aidez-nous à enlever de dessus la vergue ce qui reste de la grande voile.

Ludolph ne se le fit pas dire deux fois. Il se mit à travailler avec rage, aidant de grand cœur et avec autant d’intelligence que d’énergie les matelots, qui ne songeaient plus à rire de lui. Pendant ce