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est soumis aux mêmes analogies ; d’une part il est moins riche, de l’autre plus simple et plus facile. Enfin le kawi, ancien idiome de Java, est une corruption du sanskrit où cette langue est privée de ses inflexions et a pris en échange les prépositions et les verbes auxiliaires des dialectes vulgaires de cette île. Ces trois langues elles-mêmes, formées par dérivation du sanskrit, éprouvent bientôt le même sort que leur mère ; elles deviennent à leur tour langues mortes, savantes et sacrées, — le pâli dans l’île de Ceylan et l’Indo-Chine, le prâkrit chez la secte des Djaïnas, le kawi dans les îles de Java, Bali et Madoura. Alors s’élèvent dans l’Inde des dialectes plus populaires encore, les langues gouris, l’hindoui, le bengali, le cachemirien, le dialecte du Gouzerate, le mahratte, et les autres idiomes vulgaires de l’Hindoustan, dont le système est beaucoup moins savant.

Les langues de la région intermédiaire entre l’Inde et le Caucase nous apportent dans leurs rapports de filiation des différences du même ordre. Aux époques les plus anciennes apparaissent le perse et le zend, liés entre eux par une parenté étroite avec le sanskrit, mais correspondant à deux développemens divers de la faculté du langage. Le zend, malgré ses traits de ressemblance avec le sanskrit du Véda, laisse saisir comme les premiers symptômes d’un travail de condensation dans la prononciation et d’analyse dans l’expression. Il a tous les dehors d’une langue à flexions, mais à l’époque des anciens Sassanides, ainsi que le remarque M. Spiegel, le philologue qui cultive avec le plus de succès en Allemagne les idiomes iraniens, il commence déjà à s’en dépouiller. La tendance analytique se fait bien autrement sentir dans le persan ancien ou parsi, et dans le persan moderne la décomposition a presque atteint son dernier terme. Je pourrais reproduire ces observations pour les langages du Caucase, l’arménien et le géorgien, pour les langues sémitiques, en comparant le rabbinique à l’ancien hébreu ; mais ce que j’ai dit suffit à l’intelligence du fait.

La cause de ces transformations se trouve dans la condition même d’une langue, dans la manière dont elle se modèle sur les impressions et les besoins de l’esprit ; elle tient à son mode même de génération. Un idiome est un organisme soumis, comme tout organisme, à une loi de développement. « Il ne faut pas, écrit Guillaume de Humboldt, considérer une langue comme un produit mort et une fois formé ; c’est un être vivant et toujours créateur. La pensée humaine s’élabore avec les progrès de l’intelligence, et cette pensée, la langue en est la manifestation. Un idiome ne saurait donc demeurer stationnaire, il marche, il se développe, il grandit et se fortifie, il vieillit et s’étiole. »

En somme, on peut distinguer trois états, en quelque sorte trois règnes dans l’existence linguistique : monosyllabisme, agglutination, flexion. Dans le monosyllabisme, la langue est, pour ainsi dire, inorganique ; dans l’agglutination, son organisme constitue un tout indivisible, une sorte de végétation analogue à celle de ces plantes cryptogames qui n’ont ni centres vitaux, ni appareils de fonctions. Enfin, dans la flexion, l’organisme est complet, tous les organes spéciaux sont créés, bien qu’à l’origine ces organes se trouvent dans une dépendance étroite les uns des autres, et qu’un mouvement analytique amené par le temps soit nécessaire pour les rendre plus