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Douglas Jerrold rentra chez lui dans un vrai délire : « L’y voilà! l’y voilà! » criait-il à ses sœurs étonnées en leur montrant la feuille encore humide où sa première prose venait de trouver issue.

L’histoire de son début dans la carrière dramatique le peint mieux encore. Ses premières relations à Londres avaient été naturellement celles que son passé lui assignait. Il y avait retrouvé Kean à Drury-Lane, John Kemble à Covent-Garden, Mathews à l’English Opera-House. Toutes ces étoiles, maintenant au zénith, il les avait vues poindre à l’horizon, et planer pour ainsi dire sur son berceau. Elles souriaient encore à sa jeunesse, et le pauvre enfant, pénétré du bon accueil qu’il trouvait, nonobstant le désarroi de sa fortune, chez les anciens pensionnaires du théâtre de Sheerness, leur en gardait une vive reconnaissance. Un soir qu’il vit arriver à Londres un de ces acteurs, comique célèbre en province, il se hâta, dans un accès d’enthousiasme, de lui pronostiquer les plus beaux succès : «Vous réussirez, lui disait-il, vous réussirez sans aucun doute,... et j’écrirai un rôle pour vous. » Douglas avait quatorze ans lorsqu’il prenait ainsi cet engagement irréfléchi. Sa hardiesse fit sourire. L’année suivante, la pièce promise était écrite et présentée au directeur de l’English Opera-House, qui la déposa dans un carton et ne prit pas même la peine de la lire; à grand’peine put-on la retirer de ses mains deux ans plus tard, c’est-à-dire en 1821, lorsque Wilkinson, pour qui elle avait été composée, se crut en passe de la faire admettre à la faveur d’une de ces lacunes qu’un directeur embarrassé comble comme il peut, et sans y regarder. Elle était intitulée les Duellistes. Wilkinson la débaptisa de son chef, et y mit une étiquette plus en rapport avec les besoins de l’affiche. Plus de peur que de mal (More frightened than hurt) fut ainsi représenté à Sadler’s Wells-Theatre, le lundi 30 avril 1821, avec un certain succès. L’auteur entrait dans sa dix-huitième année [1].

Immédiatement commença pour lui un troisième ou quatrième apprentissage, et l’un des plus durs qu’il y ait au monde, celui de l’écrivain dramatique. Il n’en connut d’abord que les misères. Le directeur de Sadler’s Wells n’exagérait ni la reconnaissance ni la générosité. Le jeune débutant lui avait paru de bonne prise; il l’exploita sans scrupule, et les quatre premiers ouvrages que Douglas Jerrold fit jouer lui furent payés en bloc 20 livres sterling (soit un

  1. Les destinées ultérieures de cette première comédie-vaudeville sont assez curieuses. Contrairement à ce qui se passe d’ordinaire, elle fut traduite ou plutôt imitée en français, et un écrivain anglais (M. Kenney), l’ayant vue à Paris, sans en reconnaître l’origine, savamment déguisée, la retraduisit pour le Théâtre-Olympique de Mme Vestris. Chemin faisant, elle avait encore changé de nom, et s’appelait alors le Duel par procuration (Fighting by proxy). Liston y jouait le rôle écrit pour son camarade Wilkinson.